25 mai 2012

A Sète,
la photographie en face

Le festival Images Singulières veut rapprocher la photographie documentaire du public



JPEG - 108.9 ko
©Tom Wood

« Il y a tellement de bons photographes, on ne va pas s’encombrer avec des frimeurs. Une photo, c’est pas un Picasso », sourit Gilles Favier. Lunettes carrées, le cou prêt à s’enfoncer dans les épaules et les mains dans les poches, le photographe n’aime pas qu’on se prenne au sérieux. Lui est simple et direct. Loin de Paris, c’est à Sète qu’il a élu domicile. Un port de pêche qui lui ressemble.

En 2009, Gilles Favier lance Images Singulières avec Valérie Laquittant, un festival dedié à la photographie documentaire. La quatrième édition se déroule à Sète jusqu’au 3 juin. L’événement se veut accessible mais exigeant, proche des gens comme des photographes, qu’il tente de « replacer au cœur de l’économie ». Chaque année, les organisateurs s’efforcent de produire eux-mêmes certaines expositions et de présenter un maximum de travaux jamais montrés en France. « L’essentiel, c’est que les gens se sentent concernés. »

Un pari séduisant : en 2011, les expositions ont attiré 45 000 personnes dans une ville qui en compte 40 000, grâce à une centaine de bénévoles et un budget de 200 000 euros. La même année, Visa pour l’image, à Perpigan, mettait un million d’euros sur la table. Une petite vingtaine de photographes sont exposés cette année dans dix lieux.

JPEG - 41.8 ko
Comfort Women
Wainem, née en 1925 à Mojogedang sur l’île de Java, Indonésie. Enlevée chez elle par les Japonais, elle est obligée de se prostituer pour eux pendant la guerre.
©Jan Banning
JPEG - 45 ko
Comfort Women
Paini, née 1930 à Getasan, sur l’île de Java, Indonésie. A 13 ans, elle est réquisitionnée par l’armée japonaise pour s’occuper le jour des baraquements de soldats qui la violent la nuit. ©Jan Banning




























Le Néerlandais Jan Banning présente une série de portraits sur les Comfort women. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de femmes d’Asie du sud-est sont devenues les esclaves sexuelles de l’occupant japonais. Aujourd’hui âgées de 80 ans ou plus, rongées par la honte, la plupart n’ont jamais parlé du cauchemar des casernes nippones. Jan Banning, accompagné de la journaliste Hilde Janssen, a convaincu une quinzaine de femmes indonésiennes de témoigner.

Quelques marches plus bas, les rôles s’inversent : toujours pendant la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis parquaient leurs ressortissants japonais dans des baraquements au nom de la sécurité nationale. En 1943, le photographe Ansel Adams pose ses valises dans l’un de ces camps, au nord de Los Angeles.

JPEG - 71.7 ko
Urban Quilambo
Salvador de Bahia, Brésil - Décembre 2010
©Sebastian Liste / Reportage by Getty Images


De l’autre côté des canaux qui sillonnent la ville, le festival documente l’Amérique Latine en noir et blanc. Huis-clos tendu de l’Espagnol Sebastian Liste, qui s’est invité dans une ancienne chocolaterie de Salvador de Bahia, au Brésil, squattée pendant huit ans par une soixantaine de familles venues de la rue. Les adultes se battent, les enfants aussi, qui se promènent à moitié nus, mais on continue de fêter les anniversaires. En 2011, les familles ont été expulsées par le gouvernement brésilien. Alors que la coupe du monde de football et des jeux olympiques hébergés par le Brésil approchent, il s’agit de soigner l’image du pays.

Un autre Espagnol, Rafael Trobal, s’est plongé dans le Nicaragua pendant dix-huit ans. Son portrait tendre et tout en finesse de ce coin d’Amérique centrale parvient à faire sourire et ce n’est pas si courant lorsqu’on photographie l’Amérique latine.

JPEG - 66.1 ko
Sète#12
©Christopher Anderson / Magnum Photos


Cinquante ans après les accords d’Evian, les organisateurs ont tenu à braquer les projecteurs sur l’Algérie contemporaine. Dans un pays qui attend toujours sa révolution, Omar D. est l’un des rares photographes à s’être penché sur la « décennie noire », ces années 1990 où l’Algérie se déchirait sur fond d’attentats et d’enlèvements. Ophtalmologue de formation, il a enquêté sur « les disparus » de cette période. Reconstituant leur parcours, interrogeant les familles, il a rassemblé des centaines de photos d’identité des victimes pour témoigner d’un drame encore tabou.

A Sète, on découvre aussi la Belgique de Stéphane Van Fleteren, l’Irlande de Tom Wood ou encore la cité portuaire saisie par le photographe américain Christopher Anderson de l’agence Magnum. C’est devenu l’une des habitudes d’Images Singulières : chaque année, un photographe est convié à poser son regard sur la ville. Arrivé en 2011 au milieu des fêtes de la Saint-Louis qui enflamment le port chaque été, Christopher Anderson s’est senti tout se suite à l’aise à Sète, se mêlant aux « Chevalier de la Tintaine », prêt à jouter au-dessus de l’eau.

Mathilde Boussion





Images Singulières
Du 17 mai au 3 juin 2012, à Sète
www.imagesingulieres.com



Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager


En librairie

6MOIS N°14 - AUTOMNE 2017

L’AUTRE JAPON


Enquête FEMMES DE YAKUZAS

Photobiographie ARETHA FRANKLIN

Portfolio GUETTEURS DE CLIMAT

14 mars 2018

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie