25 avril 2012

Alan le Magnifique

Dans le numéro 2 de 6Mois, Chris Maluszynski nous embarquait dans l’univers fermé des bals de la haute société new-yorkaise. Il y avait fait la connaissance du très distingué Alan Feuer. Alan est mort il y a un mois. Il avait un homonyme journaliste au New-York Times, et une histoire inattendue.



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"La première fois que j’ai rencontré cet homme, Alan Feuer, c’était au Waldorf-Astoria. Là, il est au Bal polonais, à l’hôtel Plaza. Il est présent à tous les bals depuis... Trente ans ? Plus ? Je ne sais pas. Tout le monde le connaît. Il est toujours seul, toujours le mieux habillé. Si vous ne respectez pas les codes, il vous le dit. Le tuyau au bout de sa pipe l’alimente en oxygène. Il est malade, il boit de l’eau, mais il continue d’aller à tous les bals."
Chris Maluszynski


Dans les bals, il était « toujours le mieux habillé », nous avait confié le photographe Chris Maluszynski. « Toujours seul » aussi. Il s’appelait Alan. Alan Feuer était le gardien des traditions de la haute société new-yorkaise. La vraie s’entend, qui peut danser le quadrille et dresser la liste de ses prestigieux ancêtres sur plusieurs générations - l’autre se contente de sacrifier quelques dizaines de milliers de dollars sur l’autel du « charity business » à l’occasion des mondanités.

Alan Feuer avait un homonyme. Un journaliste du New York Times qui, à force de recevoir des appels l’invitant à récupérer son smoking ou son attaché-case quand il ne possède ni l’un ni l’autre, avait fini par se pencher sur l’annuaire. Et ainsi découvert l’existence de son alter ego de bonne compagnie, logé du côté de l’Upper East Side de Manhattan, les quartiers chics de New-York.

Alan Feuer le dandy, qui souffrait d’un cancer depuis plusieurs années, est mort le mois dernier. Alan Feuer le journaliste avait raconté leur rencontre dans le New York Times, un an plus tôt. Il a été prévenu par email du décès de son « autre lui ». Au bout de la colonne de messages saluant la mémoire d’un homme comme on n’en fait plus - « l’Oscar Wilde des temps modernes » - un mot énigmatique :

« Cher Monsieur Feuer,

Depuis le jour où j’ai lu votre article à propos de l’autre Alan Feuer, j’ai envie de vous écrire. Je ne voulais pas perturber sa vie tant qu’il était de ce monde, mais maintenant qu’il est n’est plus, je me demande si vous seriez intéressé de connaître la vérité sur lui. »

De l’homme qui l’avait un soir accueilli pantoufles aux pieds, un smoking sur les épaules, le journaliste savait qu’il était de tous les bals et que sa famille « de sang bleu autrichien » avait atterri à New York. Alan avait rompu avec elle. Il y avait eu une fortune un jour, avait assuré le dandy au reporter, mais elle avait disparu. « Maman a vécu trop longtemps », avait-il ironisé. Quand il parlait de la haute société, Alan disait avec fierté « mon monde ».

Le message adressé au journaliste venait d’une nièce du gentleman. Elle s’apprêtait à lui révéler une histoire comme on n’en croise que dans les livres. Alan aurait pu s’appeler Gatsby, « Gatsby le Magnifique », héros du livre éponyme de Francis Scott Fitzgerald, publié dans les années 1920, qui décrit la fuite en avant d’un jeune des quartiers pauvres devenu passager clandestin de l’élite new-yorkaise des années folles.

Arrivé dans le nord du Bronx au milieu des années 1950, une mère secrétaire et un père propriétaire d’un magasin de liqueurs, Alan Feuer s’était « réinventé une vie ». Celle de sa famille commençait bien en Autriche, le sang royal en moins. Comme son homonyme, le gardien de « l’étiquette » était d’origine juive.

« En 1963, Alan avait obtenu son diplôme de l’université de l’Ohio et, quelques années plus tard, au moment de la guerre du Vietnam, raconte le journaliste, il s’était enrôlé dans l’armée de l’air. Envoyé en Angleterre, il en était revenu, en 1968, transformé ». Alan affectait désormais de parler avec un fort accent anglais et marchait avec une canne.

Les trente années suivantes, Alan Feuer s’applique à devenir un spécialiste des bonnes manières, apprenant aux uns et rappelant les autres à l’ordre. Elles deviennent son ticket d’entrée dans les soirées les plus raffinées. Personne n’est vraiment sûr de savoir de quoi il vit alors. Certains s’en désintéressent, d’autres soupçonnent l’imposture mais laissent faire.

Richard Rabbito était un ami d’Alan Feuer. En 1975, il l’introduit dans sa première soirée : le Bal du quadrille, où se croisent les héritiers Rockefeller et ceux des têtes couronnées de la vieille Europe. « C’était sa scène, son Broadway », confie le consultant en gestion de patrimoine au journaliste du New York Times.

« Alan a quitté la scène, ont écrit les époux Von Türk sur le livre d’or dédié à sa mémoire. Une scène pour laquelle il a tant donné. Un monde de traditions, d’éducation et de savoir-vivre. » Menacé par une élite où l’extravagance a pris le pas sur les bonnes manières, ce petit monde-là est en sursis. Alan, qui n’en était pas, s’était fait le garant de sa survie.

Mathilde Boussion

Lire l’enquête complète en anglais sur la vie d’Alan Feuer, par Alan Feuer

Consulter le livre d’or à la mémoire d’Alan Feuer



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