14 août 2014

Après Tchernobyl

Maciek Nabrdalik

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué.



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© Maciek Nabrdalik


« Tchernobyl m’a toujours intrigué. J’ai grandi en Pologne, avec la peur du danger invisible des radiations nucléaires. Je me souviens qu’à six ans, ma mère nous interdisait de boire du lait, mon frère et moi.

Quand j’y suis allé la première fois, en 2008, je n’avais en tête que les photos de Pripyat, la ville abandonnée. Sur place j’ai réalisé qu’il reste des gens en marge de la zone, des familles qui souffrent de la tragédie mais vivent trop loin du réacteur pour être indemnisées. J’ai voulu raconter leur histoire.

J’en suis à quinze voyages aujourd’hui. Je me suis rendu compte que la plupart des photographes vont là bas comme s’ils faisaient un safari nucléaire. Ils restent quelques heures, prennent leurs photos et repartent, le plus souvent sans avoir parlé aux gens. Personnellement, j’essaye de ne pas y aller avec un plan en tête, je préfère me tenir prêt à l’imprévu.

Ce jour là, je buvais un café avec mon fixeur, à Straholesie, un village en bordure de zone interdite. On avait nos appareils et les gens étaient surpris qu’on ne prenne pas de photos. Parmi eux, il y avait cet homme, Aleksey. Il nous a dit qu’il y avait un enterrement le lendemain et que nous étions les bienvenus. La mort n’est pas taboue en Ukraine, j’ai pu photographier la cérémonie et la famille nous a invités à la fête qui se tenait juste après. A table, le téléphone d’Aleksey a sonné. Il m’a dit : « le prochain est prévu pour demain ». « Qui est mort ? » je lui ai demandé. « Ulyana Prokopovna, la doyenne ». Elle avait 96 ans, j’avais prévu de la rencontrer.

Quand on est arrivé sur place, la doyenne était là, sur le sol. A côté, Nyna, sa belle-fille, appelait la famille. On m’a demandé d’aider à la coucher dans le cercueil et le lendemain, j’étais à la fête d’enterrement.

Les portraits aux murs sont là pour se souvenir des morts. Le mari est en haut à gauche, le fils à droite. Quand je regarde mes photos je vois des femmes qui dansent, qui rient… toujours des femmes. Certaines sont veuves à cause de l’explosion de 1986, mais la plupart le sont à cause de l’alcool. Il y a deux ans je suis retourné au village et Aleksey était mort. 52 ans. L’alcool lui aussi. Dans ce coin de l’Ukraine, on dit que la vodka tue les radiations. Elle tue surtout les hommes.

Cette photo me fait réfléchir sur mon travail parce que je n’aurais jamais pu la prévoir. Je sais maintenant qu’il ne faut pas se ruer sur un sujet l’appareil au poing. Le plus important, c’est d’écouter les gens. »



Trait de s?paration
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