1er avril 2011

Au royaume du mensonge

Eric Bouvet

Parti pour la revue "6 mois" à Benghazi (Libye), Eric Bouvet, photographe de l’agence VII, suit l’avancée des rebelles vers Tripoli. Choses vues et entendues sur la drôle de route qui mène au front.



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© Eric Bouvet


Benghazi. A l’hôpital, un soldat de Kadhafi est surpris de voir des Libyens le prendre en charge. On lui avait dit qu’il allait combattre des chrétiens qui avaient pris Benghazi ! Les fameux croisés ! Les militaires loyalistes n’ont pas droit à l’info, ni radio, ni téléphone.


Le voyage pour le front est toujours le même. Paysage plat, vent de sable qui balaye la longue ligne droite de bitume, de ci de là un monticule de sable blanc avalant la route, un troupeau de dromadaires, plus loin deux carcasses qui se décomposent au soleil. La guerre n’épargne pas les bêtes. Une patte figée vers le ciel, comme implorant une aide ou un espoir venu d’en haut, exactement la même position que le cadavre d’un soldat de l’armée loyaliste à quelques kilomètres de là, la main tendue…


Ajdabiya. Des chars, des véhicules militaires éclatés un peu partout. Des corps et des morceaux humains gisent sur la petite plaine de sable dur, la lumière blanche et crue accentue la noirceur des corps carbonisés. Les curieux arrivent. L’un crache sur une dépouille, l’autre donne un coup de pied, l’abject va jusqu’à décharger une rafale de kalachnikov sur ces corps sans vie.


Des jeunes combattants annoncent des frappes italiennes à 15 kilomètres. Comment connaissent-ils la nationalité des bombes qui tombent ? Auraient-ils un œil si perçant ? Un quelconque informateur sur une base aérienne italienne ? Comme d’habitude, les informations non fondées fusent et se répandent.


Al Ranouf. Près d’une carcasse de voiture, quelques hommes s’affairent à creuser une tombe pour un cadavre déchiqueté. « C’est un mercenaire ! » Ah bon ? Comment le savent-ils ? La dépouille est sans papiers, et ce n’est pas écrit sur son front : manque la moitié du visage, le reste est caramélisé…


Ben Jawad. Un autobus se fait arrêter par une cinquantaine de combattants. A l’intérieur, une vingtaine d’Africains. Accusés, bien sûr, d’être des mercenaires. Immédiatement, la tension est à son comble. Les visages à la peau noire tentent de rester impassibles, mais les yeux horrifiés trahissent la peur. Dehors, derrière les vitres, des mains brandissent des couteaux, des poings cognent, puis des crosses tentent de casser les vitres, des Kalachnikovs sont armés et tendus vers ces êtres qui se voient bientôt mourir. Cinq hommes seulement défendent l’entrée du bus, contiennent comme ils peuvent un massacre. Le car force le passage et s’enfuit. La folie des hommes n’est pas passée loin.


Sur la route de Syrte. Les jours passent, la guerre aussi. Elle va et vient à la vitesse des pick-up surmontés de mitrailleuse lourde. La ville de Syrte est tombée, c’est le rush de voitures civiles et militaires. Toujours ce cordon de centaines de véhicules sur l’unique route qui mène au front. Sauf que Syrte n’est pas prise et que les bombardements commencent à quelques kilomètres de la sortie de Ben Jawad. La débandade reprend, les explosions avec. C’est la panique générale, un embouteillage se forme, les obus continuent de tomber. Certains passent au-dessus des têtes, d’autres explosent sur les côtés, l’un finit sur la plage, vision bizarre en cet endroit synonyme de vacances… Le déluge s’abat sur les derniers restés bloqués, un véhicule explose en flammes. Et c’est encore du 150km/h à quatre voitures de front, parfois les tôles se frôlent, il faut fuir le plus loin possible. Des semaines que cela dure, y compris le mensonge de la prise de Syrte…


Benghazi. Sur la route du retour, les carcasses de chars sont emmenées. Une famille ramasse des pissenlits. Des ouvriers réparent les câbles électriques. Les trous dans la route sont comblés. A l’entrée de Benghazi, des personnes portent des pancartes autour du cou pour proposer un logement à ceux qui fuient les combats. Dans la ville, des quidams règlent la circulation aux carrefours, les ordures sont ramassées, les automobilistes laissent monter gracieusement les piétons à bord, alors que l’essence se fait rare. A l’hôpital, le personnel fait des heures supplémentaires sans compter. L’ordre règne avec une civilité peu courante. Benghazi est bien à part…



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