1er juillet 2019

Baba Yaga

Nanna Heitmann

>

De tous les fleuves de Russie qui se jettent dans l’océan Arctique, l’Ienisseï est de loin le plus long. Prenant sa source en Mongolie, il file à travers toute la Sibérie pour terminer sa course dans les eaux glacées du Grand Nord. En 2018, Nanna Heitmann entreprend de suivre ses 5000 kilomètres et de documenter la vie des immenses régions qui s’ordonnent autour de lui. L’été, il sert le lent trafic des hommes et des marchandises ; l’hiver, son lit entièrement gelé se transforme en autoroute. Le long de ses rives bordées de taïga sauvage, la photographe allemande rencontre solitaires, étrangers et rêveurs.

Loin des grandes villes comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, le Golfe d’Ienisseï, tout au nord, était sous Staline un lieu d’exil et de travail forcé. Aujourd’hui, ceux qui se sont installés le long de celui qu’on surnomme la « mère des eaux » l’ont choisi. « Au départ la question qui motivait mon projet était : quel genre de personnes résistent encore aux conditions de vie difficiles dans le Grand Nord ? Quelles vies y a-t-il le long de la rivière ?  », confie la photographe. Sa route croise celle de Yuri, qui vit seul avec ses quinze chiens des rues dans une cabane construite dans une décharge. Puis celle de Valentin, écologiste-anarchiste qui dort dans la forêt, même par moins cinquante degrés. Ou encore Sofia, recalée de l’académie de ballet de Krasnoyarsk à cause d’une blessure et qui danse depuis six ans dans un club de striptease.

Dans le sud de la Sibérie, Nanna Heitmann atterrit à Touva, une république de la fédération de Russie peuplée de turcophones. Elle y découvre le « khuresh », sport national faisant aussi partie du folklore local : les combattants sont vêtus d’un costume appelé "shodakh-shudakh", fait d’un short léger et d’une chemise dont seules les manches sont reliées par une étroite bande de tissu dans le dos. « J’ai pris cette image lors d’un entrainement. Ce qui explique les baskets, probablement plus confortables. Au combat, les joueurs portent toujours des bottes traditionnelles, explique Nanna Heitmann. Malheureusement, je ne connais pas leurs noms. Entrainement ou compétition, au khuresh, tout le monde est super nerveux et l’ambiance est tendue. Personne n’était vraiment d’humeur à me parler. »

Proche de la lutte mongole, le « khuresh » est un sport de combat où le joueur qui touche le sol en premier avec n’importe quelle partie de son corps, à l’exception de ses pieds ou de ses mains, perd. Si les règles sont simples, les matchs sont longs : après la cérémonie d’ouverture obligatoire avant chaque compétition, les 128 combattants s’affrontent, tour à tour. À la fin du match, le vainqueur se sera battu pendant sept heures d’affilées, aura affronté 64 autres lutteurs et rentrera chez lui avec une voiture neuve.

Cette photo est extraite de la série « Hiding from Baba Yaga », réalisée par la photographe Nanna Heitmann. Avec ce travail, elle est nominée pour le prix Leica Oskar Barnack qui sera remis à l’automne prochain.
Voir son site : https://nannaheitmann.com/

Clara Hesse

barre

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
En librairie

N°17 - PRINTEMPS 2019

ORIENT EXTRÊME

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie