11 septembre 2013

« C’est comme ça,
tu sais »

En 1994, Joao Silva photographiait la chute de l’apartheid. Quinze ans plus tard, il posait le pied sur une mine en Afghanistan. Debout sur ses jambes de carbone, il était l’un des invités d’honneur de la 25e édition du Visa pour l’image. Un costume délicat à ajuster.



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Joao Silva, à gauche, et Patrick Chauvel au Visa pour l’image, à Perpignan, septembre 2013.
©Jérôme Delay


On ne réalise pas au premier coup d’oeil que cet homme-là passe ses journées sur des échasses. A Perpignan, on l’a vu déambuler pendant une semaine dans les rues, un sourire de gosse aux lèvres. Quand il hésite dans sa démarche, il ressemble à un oiseau mal assuré. Ses cannes de carbone lui font parfois un mal de chien. Dans ces moments-là, Joao se tait et il faut regarder au-delà de ses verres fumés pour voir le voile sombre qui traverse son regard. Jamais on ne l’entend se plaindre. « Pas le genre de la maison », dit un ami.

Le 23 octobre 2013, le photographe du New York Times fêtera ce qu’il appelle son troisième « alive day ». En 2010, il a posé le pied sur une mine artisanale en Afghanistan. Ni les démineurs américains qui le précédaient ni les chiens n’avaient repéré l’engin. Il a entendu le déclic et il a su. La seconde d’après, ses jambes étaient en charpie. Ce jour-là, Joao Silva n’a pas maudit la terre entière ni les cieux. Il s’est simplement dit : « Voilà, c’est mon tour. » Allongé dans la poussière, il a pris trois clichés de la scène.

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23 octobre 2010, Joao Silva vient de sauter sur une mine en Afghanistan.
©Joao Silva / New York Times


Le photographe sud-africain n’est pas homme à s’étendre sur ses états d’âme, ni face aux journalistes, ni dans ses photos. Invité d’honneur du 25e anniversaire du Visa, il a fait une double exception à la règle en exposant le triptyque pris au moment de son accident et en acceptant de répondre à un déluge d’interviews pendant que la douleur l’obligeait à « gober de la morphine comme des bonbons » toutes les quatre heures.

Endosser le costume du « courageux survivant » n’est pas chose aisée quand on a été élevé avec réserve et modestie. « Tout ces gens qui veulent me parler, c’est excitant mais c’est étrange de se retrouver là à parler de moi plutôt que des gens que j’ai vu souffrir. » Joao Silva, 47 ans, est un gamin né dans une famille simple, un père soudeur, une mère au foyer, tous deux d’origine portugaise. Installés au Mozambique, ils quittent le pays pour l’Afrique du Sud au moment de l’indépendance. Joao a 7 ans : « On était pauvre. On n’a jamais eu faim, mais on n’avait pas beaucoup d’argent. » Il parle avec cet accent traînant sud-africain qui vous fait avaler la fin des mots et donne un ton lapidaire aux conversations. S’il accepte de se livrer comme rarement, c’est parce qu’il se sent « redevable » : « Après mon accident, des centaines de lettres sont arrivées du monde entier. Je n’avais pas réalisé que je faisais partie d’une famille. »

Boucler la boucle

Il y a dans la vie de Joao Silva un autre cliché très personnel qui n’est pas exposé à Perpignan. Le 18 avril 1994, à la veille des premières élections libres d’Afrique du Sud, il est dans le township de Thokoza à Johannesburg pour couvrir des affrontements entre l’armée et des partisans de l’ANC, le parti de Nelson Mandela. A ses côtés, ses compagnons de route Greg Marinovitch et Ken Oosterbroek. Avec Kevin Carter, les quatre photographes forment ce qu’un journaliste décidera d’appeler le « Bang Bang club ». Entre 1989 et 1994, les quatre amis ont documenté comme personne les violences qui accompagnent la lente chute de l’apartheid.

Ce jour de 1994, derrière un muret de Thokoza, Joao, Greg et Ken accompagnent l’armée quand Ken est atteint par un tir ami. Il s’effondre. Greg est touché à la poitrine. Par miracle, Joao échappe aux balles. Il se précipite pour « shooter » son ami Ken au sol. « C’est la dernière chose que j’ai faite pour lui, je ne l’ai même pas aidé. On était des potes, you know. Sur le moment je me souviens m’être dit : Ken sera content de voir ça demain. On était jeunes, pleins de rêves et tout d’un coup, la mort est venue à nous. » Il a perdu les négatifs des clichés pris de jour-là. La photo de Ken, envoyée à l’Associated Press, a fait le tour du monde. Joao mettra quinze ans à se pardonner d’avoir appuyé sur le déclencheur.

Peu de temps avant la mort de Ken, Kevin Carter remportait le prix Pulitzer pour son cliché d’un petit garçon famélique guetté par un vautour au Soudan. A l’époque, une avalanche de critiques s’était abattue sur le photographe : « Le vautour, c’est lui », s’indignent certains. Kevin Carter met fin à ses jours.

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Août 2003, Joao Silva est en Irak pour le New York Times. Ici, un homme transporte un cercueil après les obsèques d’une mère et de sa fille tuées dans un attentat à la voiture piégée devant la mosquée de l’Imam Ali à Najaf.
©Joao Silva / New York Times


Secoué par deux tragédies consécutives, Joao s’éloigne de la photo. Il continue à travailler « pour payer le loyer » mais consacre toute son énergie aux courses automobiles. Il rumine sa colère contre les images, « l’industrie » et l’adrénaline qui vous pousse au front. « J’en voulais à tout le monde. J’ai mis du temps à comprendre que c’était après moi que j’étais en colère. » Coupable d’avoir survécu. Aujourd’hui, il déteste parler du « Bang Bang club » : « Il n’y a jamais eu de Bang-Bang club, dit-il, nous étions juste des amis qui photographiaient l’histoire de leur pays en train de s’écrire. »

A la fin des années 1990, il s’attèle à la rédaction d’un livre avec Greg Marinovitch qui l’aide à prendre du recul sur l’histoire. Après le 11 septembre 2001, il est envoyé en Afghanistan par le New York Times. En 2010, quand il perd ses jambes, il a déjà épuisé sa rage : « Quelque part en chemin, la culpabilité a disparu. » L’acceptation de son sort sonne comme une évidence mais il bluffera tous les médecins en montant sur des prothèses quatre mois seulement après son accident.

Grièvement blessé à l’abdomen dans l’explosion, il subit quatre-vingt opérations et frôle la mort suite à une infection. Trois ans après son accident il revient doucement sur le terrain. Récemment, il a « esquivé un rhinocéros » lors d’un reportage sur le braconnage et couvert des émeutes au sud de Johannesburg. « Ça m’a apporté une lueur d’espoir : je n’ai pas perdu une miette de mobilité grâce à mes prothèses ».

Son rêve serait de partir en Syrie, de « vivre l’expérience » à nouveau : « Ma tête est prête, mec », répète-t-il à ses amis. Ses jambes pas encore tout à fait. En attendant, il fait ce qu’il a toujours fait entre deux reportages : passer du temps en famille. En couple depuis vingt-cinq ans, père de deux enfants, Joao n’a jamais sacrifié un anniversaire à la photographie. « Les gens du New York Times le savent, ils connaissent la date de naissance de mes gamins, c’est comme ça, you know. »

Mathilde Boussion

Jusqu’au 15 septembre 2013, le festival Visa pour l’image expose à Perpignan une rétrospective du travail de Joao Silva.
Retrouvez tout le programme du Visa ici.



Trait de s?paration
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Commentaires Comments
  • Vibrant récit qui remue les tripes et qui nous laisse dans un état de réflexion devant nos petits ’’ bobos " quotidiens . A chacun sa force de réagir mais dans un moment de " bas régime " , lisons à nouveau cet article pour charger nos batteries et repartir sur nos chemins de vie .

    Jurassienne pour un jour 12 septembre 2013 10:15
    Trait de séparation
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