27 avril 2017

"C’est de la traite humaine"

Anthony Jean

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Anthony Jean revient sur un sauvetage de migrants en Méditerranée



« C’est la nuit. En pleine mer Méditerranée, longeant les côtes libyennes, le bateau de l’ONG allemande Jugend Rettet reçoit un appel. Un drone a repéré une embarcation de migrants à plus de 15 miles des côtes. Ça signifie qu’elle a déjà passé une bonne dizaine d’heures en mer... Nous sommes les seuls dans la zone à pouvoir lui porter secours. Nous la cherchons dès le lever du soleil avec acharnement. Plus le temps passe et plus on sait qu’on va trouver quelque chose de moche.


Vers 14h, on aperçoit un point à l’horizon. S’approcher prend une bonne demie heure. Au bout d’un moment, on voit un truc flotter, un bidon. On réalise ensuite que des mecs s’y accrochent. Puis on voit un cadavre, puis des gens en train de se noyer. On met tout de suite à l’eau un petit bateau très rapide pour récupérer les gens en train de couler. On monte les corps morts sur le pont, on fait des massages cardiaques… Et là, on reçoit un deuxième appel : l’embarcation de migrants est en train de couler.


Le bateau de l’ONG dispose d’une sorte de zodiac qui peut s’approcher très près, le problème c’est qu’il s’est fendu lors d’un précédent sauvetage. L’équipe avait commencé à le réparer plus tôt dans la journée avec des bouées. On le met à l’eau. Coup de chance, une autre ONG, Sea Watch, arrive en renfort. On réussit à sortir tout le monde de l’eau. Une demie heure plus tard, tout le monde aurait coulé…


Sur les dernières personnes montées à bord, neuf sont des enfants. En hypothermie, ils sont amenés dans une salle du bateau pour les soigner. On découpe leurs vêtements mouillés, on essaie de les réchauffer. Je serre un gamin de deux ans contre moi, pendant une durée que je ne compte pas. On parle souvent de la distance que le journaliste doit garder vis-à-vis de son sujet… Dans cette situation-là c’est impossible. Nous sommes le premier contact de ces gens avec l’Europe. J’essaie avant tout de leur apporter de la bonté.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Je me mets à parler avec une femme dont le fils vient aussi d’être sauvé. C’est lui, sur cette photo. Elle me raconte que son mari et sa sœur ont été tués devant ses yeux d’une balle dans la tête par la mafia libyenne. Elle s’est retrouvée seule avec son fils et l’enfant de sa sœur. La mafia lui a dit : soit vous mourez maintenant, sur cette plage, soit vous prenez le bateau. « J’ai décidé de prendre le bateau et vous nous avez sauvés », me dit-elle. Elle était tellement traumatisée qu’elle pensait que la mafia allait la retrouver en Italie et la tuer.


Son histoire est celle de tant de migrants… C’est de la traite humaine. Les gens qui se retrouvent sur le bateau sont souvent des esclaves tellement usés qu’ils ne rapportent plus rien à leurs « propriétaires », alors ils s’en débarrassent. On est face à l’inhumain. Et à la fois, ces ONG européennes de sauvetage sont portées par des volontaires, des gens engagés… et les deux forces se rejoignent au milieu de la mer, sur les ponts de ces bateaux de sauvetage. C’est incroyable de photographier ça. C’est d’une force et d’une puissance que je n’ai jamais retrouvées ailleurs. Il me tarde d’y retourner. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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