12 avril 2013

Les dessous de l’image

« C’est l’homme de la maison »

Nadia Shira Cohen

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Nadia Shira Cohen

« J’ai cette idée depuis des années : photographier les gens qui vivent à l’année dans des motels aux Etats-Unis. Ces gens n’ont pas assez d’argent pour verser trois loyers d’un coup, avoir une caution, obtenir un appartement. Ils font des petits boulots, certains sont au chômage, malades, sans assurance… Ce genre de situation peut arriver très vite aux Etats-Unis. Alors ils vont dans des motels, ces hôtels typiquement américains situés non loin des grands axes de circulation. Aujourd’hui, ces endroits sont envahis par les touristes l’été, car ils ont des piscines et sont accessibles aux porte-monnaies des classes moyennes. Hors-saison, ils font souvent des réductions. Cela permet à des gens en difficultés financières de se loger en attendant de trouver un foyer d’accueil.


Avec Paulo Siqueira, mon compagnon et co-photographe de ce projet, nous avons voulu partager le mode de vie des « locataires » de ces motels. Une association nous a introduit auprès de familles. Nous nous sommes installés dans un motel d’Orlando, non loin de Disneyland, en Floride. Disneyland représente à mes yeux un concentré du capitalisme et de la consommation de masse. Le contraste avec ces gens était d’autant plus saisissant… Nous venions d’avoir un bébé, cela a facilité les rencontres. Nous vivions comme les habitants du motel, nous faisions réchauffer nos repas au micro-onde de la salle commune…


C’est là que nous avons fait la connaissance de M. Washington. Il a cinq enfants, et sa petite dernière avait à peine trois mois, comme mon fils. M. Washington avait dû subir des opérations chirurgicales au cerveau, suite à cela il avait perdu son emploi. Sa femme, ses enfants et lui ont échoué là, à sept dans une chambre d’hôtel. Cet homme m’a touché, sans doute aussi parce que nous étions tous deux parents d’un bébé du même âge, alors que nous avons des vies très différentes.


Cliquez sur l’image pour agrandir :


Ce jour-là, il est sorti de la chambre pour prendre l’air avec sa fille. Nous avons un peu discuté, puis il est devenu silencieux, moi aussi. C’était le moment que j’attendais, et j’ai pris la photo. Je ne suis pas quelqu’un qui shoote à tout va, click click click click click. Je prends peu de photos. Celle-ci est forte, même si la lumière n’est pas géniale- il faisait gris et lourd ce jour-là. Il ferme les yeux, ça ne me dérange pas, au contraire. On lit un sentiment de résignation sur son visage. Il est solide, il porte son bébé bien près de lui, on sent que c’est l’homme de la maison. Mais en même temps, il est malade, leur situation est difficile et il doit faire avec. Après cette scène, j’ai senti qu’il fallait le laisser seul. En tant que photographe, c’est quelque chose qu’il faut savoir percevoir : laisser les gens tranquilles, quand ils nous ont déjà beaucoup donné. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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