2 février 2018

CONSTANCE & CHRIST

Bruno Fert

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Embarqué à bord de l’Aquarius avec l’équipe de Médecins Sans Frontières, Bruno Fert revient sur un sauvetage aussi périlleux que merveilleux.



« Il est 6 heures du matin ce 11 juillet quand les membres de SOS Méditerranée repèrent dans leurs jumelles les premières barques de migrants. L’alerte est donnée. Sur l’Aquarius, l’équipe de Médecins Sans Frontières (MSF) prend encore son petit-déjeuner. Au pas de course, les sauveteurs enfilent casques, combinaisons et gilets. Depuis le pont, j’observe l’incessant ballet de zodiacs faire la navette entre l’Aquarius et les embarcations de fortune des migrants.

C’est mon sixième aller-retour depuis le lever du soleil. La mer est plate. Les opérations de sauvetage se suivent et se ressemblent. Des barques surchargées, de grands gestes, des cris, puis des sourires sur les visages fatigués. Calé contre le moteur du zodiac, je ne suis plus vraiment sur le qui-vive quand Basile, notre pilote, remarque au loin un bateau en bois. Il s’y passe quelque chose de spécial. De différent.

Sur la frêle embarcation, où plus d’une centaine de personnes sont agglutinées, règne un grand silence. À l’arrière, il y a une femme que tous aident à se relever. Je n’arrive pas à savoir si elle malade ou blessée. Craig Spencer, un des médecins de MSF, prend le fichu rouge qu’elle tient enroulé entre ses bras. Et là, je comprends. C’est un bébé. Sa mère et lui sont encore reliés par le cordon ombilical.

Les deux doivent passer en même temps, de la barque au zodiac, tout ça sur l’eau avec les deux bateaux qui bougent. L’opération est délicate. Tout le monde regarde et retient son souffle. Ce jour-là, l’Aquarius sauve 860 personnes et rentre en Italie.

Cliquez sur l’image pour agrandir : Sur le bateau, Constance et son bébé ont une chambre pour eux. C’est un fils, elle a choisi de l’appeler Christ. Elle me raconte son histoire, son abandon par son père, sa rencontre avec Yannick son compagnon dont elle a été séparée, l’enfer de la Libye, la nuit où elle a échappé à ses geôliers, sa traversée enceinte sur ce bateau rempli d’étrangers séparée de ses amies et ce premier accouchement, seule, en plein jour, loin des autres femmes, quelques heures avant d’être secourue.

Deux jours après, je veux la retrouver pour lui montrer les photos de son sauvetage. Je sais seulement qu’elle est logée par des religieuses dans la région de Brindisi en Italie. Je pars en voiture, allant de couvent en couvent. Enfin, je la localise dans un centre d’accueil pour jeunes mères tenu par des sœurs dans la ville de Ceglie Messapica. Arrivé sur place, je leur demande, mes photos sous le bras, à voir la Camerounaise de 22 ans qui vient d’accoucher. L’une des sœurs me regarde, avant de demander : « Vous êtes le père ? »

Propos recueillis par Clara Hesse



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