10 septembre 2012

Entretien avec Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’image

"Ce n’est pas à Visa de se renouveler, c’est aux photographes !"

Le festival de photojournalisme Visa Pour l’Image se tient à Perpignan jusqu’au 16 septembre. Pour son fondateur et directeur, Jean-François Leroy, « peu importe le sujet, seul compte l’engagement »



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Jean-François Leroy © Emmanuel Scorcelletti

Quelles sont les nouveautés de cette 24e édition ?

Je dirais qu’il n’y en a pas, et que c’est mieux ainsi. Je n’ai pas changé d’ambition depuis la naissance du festival, en 1989, et mon unique critère de sélection reste la qualité du travail. Le coup de cœur. Quand je reçois les reportages de Sebastian Liste, de Robin Hammond ou de Stéphanie Sinclair, je suis bluffé, je les expose, point.

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Ces petites filles que l’on marie © Stephanie Sinclair / VII pour National Geographic Magazine

Est-ce à dire que le festival ne connaît aucune évolution, aucun renouvellement ?

Ce n’est pas à moi de me renouveler, c’est au photographe. Il y a cinq ans, je n’aurais jamais exposé le travail de Johann Rousselot sur les « icônes révolutionnaires » du printemps arabe. Mais aujourd’hui, je trouve que son travail graphique peut constituer une nouvelle écriture de reportage. Son utilisation de Photoshop est assumée, revendiquée, et c’est beaucoup moins dérangeant que lorsque des photographes bleuissent des ciels ou dramatisent des situations. Là, on peut parler de renouvellement.

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Colères © Johann Rousselot / Signatures

Prenons l’exemple du continent africain, dont le festival égrène les stéréotypes : conflit au Nigeria, sida au Swaziland, famine au Tchad, vaudou au Benin…

Mais on ne m’envoie que des sujets comme ça ! Comme on m’a envoyé cette année 257 propositions sur les Roms – sur 4000 au total ! C’est compliqué d’avoir une approche décalée, positive ou comique en photojournalisme. Par exemple, le dernier grand reportage que j’ai vu sur les riches, c’était « Grandir à l’ombre d’Hollywood », de Lauren Greenfield, et c’était… en 1995 ! Mais au fond, peu importe le sujet, seul compte l’engagement. Quand Erika Larsen décide de s’intéresser aux Saami, un peuple nomade du nord de la Scandinavie et de la Russie, elle va vivre avec eux, elle apprend leur langue. Ce n’est pas la Syrie, mais c’est du vrai photojournalisme.

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Ces gens qui marchent avec les rennes, les Saami © Erika Larsen / Redux Pictures for National Geographic Magazine

La Syrie est d’ailleurs bien présente à Perpignan, avec une longue projection, l’exposition de Mani et la rétrospective dédiée à Rémi Ochlik, tué à Homs le 22 février dernier…

Il fallait évidemment donner sa place à cette guerre, puisqu’elle occupe nos colonnes depuis un an et demi déjà. Mais je ne voulais pas en faire trop, inciter les photographes à y retourner. Patrick Chauvel m’a dit un jour : « Les jeunes ont deux buts dans la vie : le Worldpress et une expo à Visa. » Mais aujourd’hui, les mômes partent sans garanties, sans assurances… La mort de Rémi Ochlik m’a fait réfléchir. Je ne veux plus être responsable de la mort de qui que ce soit. Je ne veux plus qu’ils se fassent tuer pour moi. Quand un jeune me dit qu’il veut partir au Nord-Mali, je l’engueule et lui dit : « Ce n’est même pas la peine de venir me montrer tes photos ensuite. »

S’ils prennent autant de risques, c’est que les jeunes photographes ne partent plus avec les commandes des rédactions…

Quand un journal payait un sujet 18 000 euros, il dépense difficilement 3000 euros aujourd’hui. C’est un état de fait, les rédactions n’ont plus d’argent. L’économie du photojournalisme passe par les prix et à Visa, nous distribuons 152 000 euros au total, soit 15 % des bourses françaises. On est très fiers d’aider ces jeunes à travailler. Ils ont une telle envie ! Ils savent qu’ils vont galérer, ça ne les démotive pas : ils veulent informer, témoigner, être dans l’histoire.

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Urban Quilombo © Sebastian Liste / Reportage by Getty Images

Le nombre de photographes accrédités a baissé : est-ce parce qu’ils ont du mal à payer les 60 euros demandés ou parce que l’espace d’influence et de réseau s’est déplacé du Palais des Congrès, où les agences tiennent leur stand, au Café de la Poste, où tout le monde se retrouve la nuit ?

Ces mômes sont fauchés certes, mais ils ont quand même des sommes considérables à dépenser en bières au Café de la poste, justement. Alors quoi ? Il y a ceux qui jouent le jeu et ceux qui ne le jouent pas. Seulement, si on n’a plus d’argent, si le festival s’arrête, ils n’auront plus personne pour les soutenir. Ils feront moins les malins.

Les agences aussi désertent le Palais des Congrès. Noor et Magnum sont absentes, Corbis s’est retirée cette année…

Nous soutenons Corbis depuis 1995. L’année dernière encore, son directeur, Gary Shenk, me disait que Perpignan était le meilleur endroit du monde, on blaguait sur le fait qu’il pourrait nous racheter. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je suis écoeuré. IP3, Cosmos, Polaris, Vu sont là. On les soutient, ils nous soutiennent, c’est comme ça que ça devrait toujours marcher.

Comment parvenez-vous à boucler votre budget ?

Ces stands ne représentent que 10 % du budget de Visa. Donc, bon an mal an, celui-ci est stable depuis quatre ans. Nous avons une enveloppe de 1,05 million d’euros, d’origine à moitié publique, à moitié privée (agences, médias, entreprises). Le détail est confidentiel. On ne rémunère pas les photographes mais on paie leur voyage jusqu’à Perpignan et on leur offre les tirages de leur exposition qu’ils peuvent réutiliser comme ils le souhaitent. L’année dernière, on a enregistré 210 000 entrées, gratuites pour le public. On tient bon.

Propos recueillis par Marion Quillard

Visa pour l’image
Du 1er au 16 septembre 2012
27 expositions cette année, entrée gratuite, de 10h à 20h



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