4 avril 2012

Chemins de traverse

Dans le numéro 3 de 6Mois, le photographe Claudius Schulze nous emmène sur les traces des compagnons allemands, les « Wandergesellen ». Chiara Dazi, elle, a choisi de faire ce voyage au féminin. Résultat : des photos intimistes tirées d’un reportage quasi-initiatique.



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©Chiara Dazi


Comment avez-vous découvert les « Wandergesellen », les compagnons allemands ?

En mars 2008, j’ai quitté mon poste aux archives de l’agence VU à Paris pour une école de photographie berlinoise, la Ostkreuzschule. Quelques jours après mon arrivée, alors qu’il faisait un froid de canard et que je me demandais encore ce que j’étais venue faire dans cette galère, j’ai vu pour la première fois une « Wandergesellin », une femme compagnon. Elle patientait là, sous la neige, à l’arrêt de tram. Elle semblait partir en voyage, avec son baluchon sur le dos, et je l’ai enviée tout de suite.

C’est drôle car à l’époque, je n’ai pas tiqué sur ses habits : certains s’habillent bien en gothiques, alors pourquoi pas en costume médiéval ? J’ai juste pensé : bon sang, qu’est-ce qu’elle doit avoir froid sous sa petite chemise et sa veste ! Un an après, j’ai croisé un autre compagnon. J’en ai profité pour lui poser tout un tas de questions… Le sujet me fascinait. Il s’est imposé à moi.

Pourquoi ces compagnons vous touchaient-ils tant ?

Pour faire cette école de photo à Berlin, j’avais tout quitté : un poste fixe à Paris, un copain, un appart’. L’aventure commençait pour moi aussi. Je me suis retrouvée dans leur conception du voyage et dans leur envie d’apprendre à mieux se connaître sur des chemins de traverse.

Les « Wandergesellen » n’ont pas de portable et sont difficilement joignables par courriel. Comment êtes-vous entrée en contact avec eux ?

Au printemps 2010, j’ai eu la chance, par des amis d’amis, de trouver le contact d’une « Wandergesellin » qui prévoyait de partir en juillet. Dès le début, je savais que je voulais la suivre. Ce qu’on peut lire dans les journaux en général, les règles de base du compagnonnage allemand, ne m’intéressaient pas. Elles font partie du jeu, elles donnent du sel à l’aventure, mais c’est tout. Je voulais comprendre ce qui poussait cette fille sur la route.

J’ai été conviée à sa fête de départ. Le lundi matin, je n’ai pas dit « Je veux venir avec vous » mais « Je ne veux pas rentrer chez moi », et je crois que ça a fait la différence. Elle a accepté que je la rejoigne quelques mètres après le panneau de la ville, qui symbolise le départ et la séparation avec la famille. Il y avait là quatre filles : une charpentière, une tailleuse de pierre et deux menuisières. J’avais une chance inouïe.

Très vite, elles ont demandé à voir les premières photos et elles m’ont mises à l’épreuve. J’ai dû gagner des galons puisque j’ai été invitée à leur rencontre annuelle. J’y ai rencontré beaucoup de « Wandergesellinnen » que j’ai suivies par la suite. Je me suis rendue compte très tôt que je ne pourrais pas suivre une seule femme pendant plusieurs mois : ça aurait été trop violent d’imposer ainsi ma petite personne à quelqu’un qui cherche justement une certaine forme de liberté. Alors j’ai décidé de me plonger moi-même dans la dynamique, pour voir ce qui se passait. Je les ai suivies aux quatre coins de l’Allemagne - au moins 16 000 kilomètres en stop !

Qu’apprennent les compagnons au fil de ces kilomètres ?

Ils apprennent à se connaître, à s’écouter. C’est une démarche assez égoïste, au fond. Ou autocentrée, plutôt. Certains ont des petites amies avant de partir, et parfois ils les gardent. Mais la plupart les quittent avant ou pendant : sur le tour, on pense à soi. On apprend à savoir ce que l’on veut et comment l’obtenir. C’est une vision de l’aventure très romantique, au sens allemand du terme.

Et vous, qu’avez-vous découvert à leurs côtés ?

Les compagnons sont des privilégiés, des gens riches d’une histoire ancestrale, détenteurs d’une forme de liberté qui n’existe plus ailleurs. Mais ils dorment par terre : ce sont des rois et des mendiants à la fois. Cette façon de faire le grand écart leur permet de comprendre le monde d’une manière totalement originale.

Une fois, j’ai accompagné une « Wandergesellin » en stop jusqu’à Saint-Malo. On a dormi chez une femme qui était émue aux larmes d’entendre qu’il était encore possible d’être aussi libre aujourd’hui. Elle faisait partie de tous ces gens « qui auraient voulu » et qui n’ont jamais sauté le pas, des gens pas très épanouis dans leur boulot ou dans leur vie… Ce jour-là, j’ai compris, en creux, ce qu’était le « Wandershaft », le compagnonnage à l’allemande.

Ils dépendent des autres mais ce qu’ils leur apportent en échange, cette idée d’aventure et de liberté, cet espoir du changement possible, est sans égal.

Pourquoi avez-vous choisi l’argentique ?

C’était une folie de travailler sur le voyage, sur le mouvement, avec un appareil photo si lent. Mais je voulais arrêter le chaos. Et puis ils ont vu comment je galérais pour la lumière, pour stabiliser l’appareil sans pied, tout ça : je crois qu’à leurs yeux, je suis devenue une artisane de la photographie !

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©Chiara Dazi


Pourquoi avoir choisi de suivre des « Wandergesellinnen », des femmes compagnons ?

Parce que c’était plus facile pour moi de prendre des photos près du sujet, de rentrer dans une certaine intimité. Je sentais que c’était la seule manière de bien comprendre ce qui se tramait.

Là par exemple, ça fait deux mois qu’il y a toujours des compagnons qui dorment chez moi. Et au vernissage, il y en avait quarante. J’en conclus que si je veux continuer à travailler avec eux, je peux. Alors je continue.

Encore longtemps ?

Tant qu’il me manquera des choses, oui… Je vois les femmes changer ; des plus timides aux plus extraverties, le voyage les change toutes. Et puis cet été, en Autriche, je suis allée à une rencontre, j’ai refait mon petit discours pour expliquer pourquoi j’étais là, et tous m’ont dit : « T’inquiète, tu n’as pas besoin de nous dire tout ça. » Je crois qu’ils m’ont reconnue, qu’ils m’ont offert une place parmi eux. Il y a une règle dans le compagnonnage : on ne refuse jamais un cadeau.

Propos recueillis par Marion Quillard

Sur le site Internet de Chiara Dazi, vous pourrez lire d’autres reportages et acheter le livre Wandertage, qui retrace en photo le voyage de ces "Wandergesellinnen" :

Wandertage

12×16 cm

64 pages

28€ + frais d’envoi

Neuf exemplaires en édition spéciale ont été fabriqués en cuir relié par une "Wandergesellin"



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