27 juin 2012

Chez les
« white Madams »

« Domestic stories », un reportage de l’émission « Sur les docks »,
sur France Culture, donne la parole à des « bonnes » sud-africaines
qui ressemblent à celles photographiées par Guillaume Bonn au Kenya dans le numéro 3 de 6Mois. Cinquante ans après les décolonisations, rien n’a vraiment changé pour les domestiques



En 1994, une vieille domestique sud-africaine vote pour la première fois. Sa patronne découvre sur sa carte d’identité que celle qu’elle a côtoyée pendant cinquante ans ne s’appelle pas Flora, mais Mountou : « C’était plus facile à prononcer pour vous, les Blancs. Mais maintenant, nous sommes dans un pays démocratique et mon prénom, c’est Mountou. » La « white Madam », comme on appelle ces bourgeoises blanches aux « bonnes » noires, n’en revient pas : « La honte ! », dit-elle encore aujourd’hui.

Que reste-t-il de l’apartheid, dans les faubourg de Johannesburg ? Que reste-t-il du paternalisme au mieux, de l’exploitation au pire, qui définissait les rapports entre les riches familles blanches et leurs petites « bonnes » noires ? Dix-huit après l’élection de Nelson Mandela à la tête de la mal-nommée « nation arc-en-ciel », les réalisatrices Delphine Saltel et Nathalie Battus ont tendu leur micro aux principales concernées.

Elles ont croisé Martha, tablier et coiffe amidonnée. Elle profitait de ce dimanche pour retrouver ses « collègues » et se plaindre de ses patrons. L’un d’eux l’a déjà traitée de « babouin » : « C’était avant 1994 mais tout de même, les choses ont du mal à changer ». Elle gagne l’équivalent de 80 euros par mois : « Il n’y a pas d’avenir dans ce genre de vie. »

Gaelle, elle, fait partie de cette nouvelle génération de « white Madams engagées ». Par un curieux mélange de philanthropie idéaliste et de culpabilité stérile, elle finance la scolarité du fils de sa domestique, est prête à lui trouver des petits boulots. Elle dit qu’à Johannesburg, « c’est très facile d’ignorer ce qui se passe de l’autre côté ». Mais qu’elle est fière que sa « bonne », quand elle rentre des townships où vit encore sa famille, retrouve sa petite dépendance avec de l’eau, de l’électricité et un bon matelas : « Elle rentre « chez elle », entre guillemets, et elle est contente. »

Grâce à une « white Madam engagée » comme Gaelle, Baïsi a pu faire des études. Aujourd’hui, elle s’est mue en « black Madam » et emploie de petites jeunes pour de menus travaux. Elle essaie de ne pas reproduire le paternalisme et les bons sentiments qui imprègnent les relations employeurs-employés de maison. De les considérer d’égale à égale. « C’est comme se passer le relais entre une femme émancipée et une femme en galère. » L’occasion unique « de faire un peu changer les choses » dans le temps long de la post-colonisation.

Marion Quillard

Ecouter l’émission de radio sur ici, sur le site de France Culture

Pour aller plus loin :
La couleur des sentiments
de Kathryn Stockett
Ed. Jacqueline Chambon, 2010.



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