13 septembre 2013

Les dessous de l’image

"Combien de temps restera-t-elle extérieure à ça ? "

Agnès Montanari



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© Agnès Montanari

« En 2011, je me suis penchée sur la vie des femmes du bordel Daulotdia, à 150 km à l’ouest de Dhaka , la capitale du Bangladesh. Trois mille prostituées y vivent, c’est un village à part entière. Ce qui me frappe, c’est que beaucoup de ces femmes sont mères. Je m’interroge : qu’est ce que ça signifie, être mère dans un lieu comme celui-là ?


Pendant deux ans, j’ai noué des liens de confiance avec une famille du bordel : la mère est prostituée, sa propre mère l’était aussi. Elle a trois filles. Les aînées, 22 et 16 ans, sont déjà prostituées. Biti, la petite dernière, a 12 ans - l’âge charnière. Pour l’instant, elle va encore à l’école. Elle sait de quoi vivent ses sœurs et sa mère, mais elle refuse de faire comme elles. Elle préfère continuer ses études. Jusqu’à quand, c’est la question... Le problème c’est que les mères sont souvent endettées à cause de la drogue. Elles donnent alors leurs jeunes filles aux bariwalli, les femmes « propriétaires » de prostituées.


Kajoli, l’aînée des trois filles, à gauche sur la photo, prend du haschisch tous les jours. Elle se ruine la santé, a des sautes d’humeur énormes. Comme ça l’endort, elle travaille moins, elle gagne moins bien sa vie. C’est grâce à un client régulier qu’elle peut se payer sa drogue. Elle est persuadée que sa petite sœur finira comme elle. Biti, à droite de l’image, passe beaucoup de temps dans la chambre de Kajoli. C’est leur seul lieu de vie commun.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Ce jour-là, Kajoli et deux hommes préparent du hasch. Kajoli m’invite à prendre des photos, c’est la première fois que je peux photographier cette scène. Au début, Biti est au milieu, elle a presque l’air de s’amuser. Mais rapidement, elle se met en retrait. On le voit sur la planche contact. Je vois bien qu’elle s’ennuie. Elle a l’air absente, lassée. Elle sait que sa sœur se fait du mal. Mais combien de temps encore restera-t-elle extérieure à tout ça ?


Au bout de quelques minutes, Kajoli me signale d’arrêter mes photos. Je range l’appareil tout de suite. Je ne veux surtout pas déborder. Jamais, jamais, je ne prends des photos sans être vue. C’est le prix à payer pour que je puisse revenir. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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