7 février 2012

Copies conformes

L’une travaille en couleur, l’autre en noir et blanc. L’une a suivi des soldats écossais, l’autre des Marines hollandais. L’une a intitulé son projet “We are not the Dead”, l’autre “Here are the young men”. Interrogées par 6Mois, les photographes Lalage Snow et Claire Felicie se défendent d’avoir copié l’autre.



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©Claire Felicie
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©Lalage Snow


Ces photos dérangent. Parce qu’il est rare de s’intéresser aux vivants. Parce que dans tous les pays, l’institution militaire tarde à reconnaître les blessures psychologiques de ses soldats. Parce que là, tout à coup, on les devine, on les palpe presque : les cernes, le menton calleux, le regard droit, halluciné, puis vidé. Avant, pendant, après. Le format n’a rien d’original mais il montre sans artifice les dégâts d’une guerre en Afghanistan que personne ne comprend vraiment.

On ne dira pas quel projet a été vu en premier, mais la surprise est immense de découvrir, aux hasards d’Internet, une idée similaire. D’un côté, Claire Felicie, artiste hollandaise, publie « Here are the young men » sur Lens, le blog photo du New York Times (15 juillet 2011) et sur le site du Daily Mail (22 décembre 2011). De l’autre, Lalage Snow, photojournaliste britannique rompue au reportage de guerre, publie « We are not the Dead » sur le site d’ABC News (23 décembre 2011), puis sur celui du Telegraph, de la BBC et du Daily Mail (13 janvier 2012).

Le principe du triptyque est le même : « avant, pendant, après ». Le cadre est serré. La lumière est identique. D’abord troublante, la ressemblance provoque jusqu’à la suspicion.

Contactées par 6Mois, les deux photographes se plient à l’interrogatoire avec bonne volonté. Aucune ne veut se voir traitée de copieuse. Chacune argumente, preuve à l’appui. Et force est de constater que ces projets ont été menés parallèlement. Que des démarches totalement différentes peuvent mener à un résultat quasi-identique. Et qu’il existe, en somme, des idées « dans l’air du temps ». Interviews croisées :

Comment vous est venue l’idée de ce projet ?


Claire Felicie  : Mon fils s’est engagé chez les Marines en 2008. Les Pays-Bas étaient présents en Afghanistan depuis deux ans et déjà, des soldats avaient été tués. Mon fils a eu de la chance, il n’a pas été envoyé là-bas, mais son meilleur ami a dû partir. Je me souviens encore du moment où il nous l’a annoncé, chez nous, début 2009. J’ai regardé son visage, si jeune et si enthousiaste, et je me suis dit : vais-je retrouver ce visage après la guerre ? J’ai donc décidé d’en faire un projet photo, une sorte d’ « Avant/Après ». Début 2010, j’ai réalisé que pour que le sujet soit réellement intéressant, il fallait que j’aille en Afghanistan faire un « Pendant ».

Lalage Snow : J’ai commencé à penser à ce projet en 2007, lorsque j’étais « embedded », embarquée pour la première fois avec des soldats britanniques. Je les avais rencontrés pendant leur entraînement et je les ai retrouvés dans la province du Helmand trois mois plus tard : j’ai été choquée de voir comme ils avaient changé. Ils avaient une barbe, les yeux rougeauds, la peau brulée, ils étaient tout maigres et couverts de poussière. J’ai eu beaucoup de boulot avec d’autres projets jusqu’en 2009 mais j’ai gardé cette idée en tête. En quatre ans, en Irak et en Afghanistan, j’ai vu beaucoup de jeunes hommes revenir chez eux avec des cicatrices psychologiques très importantes. Ils avaient l’impression de ne plus être entendus, ou que personne ne voulait plus les écouter. Avec « We are not the dead », je voulais leur redonner une voix.

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©Claire Felicie
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©Lalage Snow


Comment avez-vous procédé ?

Claire Felicie : J’ai pris contact avec les Marines de Doorn, dans la province d’Utrecht, aux Pays-Bas. Un commandant du 13e régiment d’infanterie m’a aidée en sélectionnant vingt Marines qui poseraient pour moi. J’ai eu une demi-heure pour discuter avec eux –le commandant pensait déjà que c’était trop- et gagner leur confiance. Le fait que je sois une artiste indépendante et que je sois la mère de l’un des leurs m’a probablement servie.

Lalage Snow  : Travailler avec le Ministère de la Défense est un cauchemar… Si vous n’êtes pas la BBC ou le Times, on ne s’occupe pas de vous. J’ai insisté bien sûr, et on m’a laissée suivre des Ecossais que j’avais déjà photographiés en Irak un an auparavant. En 2010, j’ai pu passer plusieurs semaines avec eux en entraînement. Ils m’ont vu sous la neige et sous la pluie, j’ai eu de la boue jusqu’au cou, j’ai partagé ma bouffe et mes clopes… et je crois que j’ai gagné un peu de leur estime comme ça.

Donniez-vous des instructions aux soldats que vous photographiiez ?

Claire Felicie  : Je leur ai demandé d’être aussi naturels que possible. La première fois que je les ai rencontrés, ils faisaient beaucoup de blagues ; pour qu’ils prennent le projet un peu plus au sérieux, j’ai dû renvoyer les trublions.

Lalage Snow : Pas vraiment… Il fallait les rassurer au début, les mettre à l’aise. En Afghanistan déjà, ils étaient plus « relax », plus habitués à ma présence. Et pour la dernière photo, alors qu’ils étaient rentrés à la maison, je crois que ça leur faisait du bien d’être avec quelqu’un qui n’était pas soldat mais qui avait vécu la même chose. À leur retour, les militaires doivent se réhabituer à une certaine forme de normalité : aller chercher les enfants à l’école, faire des courses, retrouver des amis pour l’apéro. Ce n’est pas facile. Je pense que certains photographes ressentent la même chose lorsqu’ils rentrent d’un long reportage.

Gardiez-vous contact avec eux entre chaque séance photo ?


Claire Felicie : Non, je n’en ai eu aucun, avec aucun d’entre eux.

Lalage Snow : Oui, autant que possible, même si l’accès à Internet était sporadique. Je leur envoyais des magazines, du déodorant et de la crème solaire. Un des soldats avait perdu son Saint Christophe, le patron des voyageurs, et l’un de ses amis était mort. Il était sous le choc. Dès que je suis rentrée à Londres, je lui ai envoyé une nouvelle statuette.

Quelle a été la réaction de la hiérarchie militaire ?

Claire Felicie  : J’ai eu des compliments. Plus important encore, un capitaine m’a demandé l’autorisation d’utiliser mes photos pour les entraînements des Marines, pour qu’ils puissent détecter tout problème psychologique chez leurs camarades. Avec ces photos, ils prennent conscience des changements subtils qui peuvent apparaître sur le visage d’un homme, même si le Marine en question nie tout problème.

Lalage Snow : Quand je suis rentrée au Royaume-Uni, j’ai envoyé mon travail au Ministère de la Défense pour « censure » et je ne crois pas qu’ils aient vraiment lu les légendes… Leur seul commentaire a été « répétitif et peu étonnant ».

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©Claire Felicie
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©Lalage Snow


Pourquoi avoir choisi de présenter votre projet sous forme de triptyque ?

Claire Felicie : J’ai reçu une éducation catholique et les triptyques, tels qu’ils apparaissent dans les églises, ont pour moi une connotation mystique. À partir du moment où j’avais décidé qu’il y aurait trois photos, ce format est apparu comme une évidence.

Lalage Snow : À la fin du projet, j’hésitais encore entre un triptyque et une forme multimédia où les visages évolueraient sous nos yeux. Mais j’ai étudié l’histoire de l’art et j’ai passé pas mal de temps autour des églises de Florence et de Paris, à observer l’iconographie religieuse, donc le triptyque s’est imposé comme une évidence : trois fois le même cadre, trois fois les mêmes personnes, trois états psychologiques différents…

Pourquoi avez-vous choisi des cadres si serrés ?

Claire Felicie : Les portraits sont coupés très serrés, pour forcer le spectateur à regarder, pour que rien ne puisse le distraire, pour qu’il se concentre sur les yeux et la bouche. J’ai choisi de travailler en noir et blanc parce que la guerre est un thème universel et intemporel. Ainsi le triptyque devient plus emblématique encore : on ne sait pas si le portrait a été pris hier ou il y a cent ans.

Lalage Snow  : Je voulais être le plus proche possible des sujets, pour pousser un peu nos frontières de confort à tous les deux. « Si ta photo n’est pas bonne, c’est que tu n’es pas assez près », disait Capa. Je ne me compare pas à Capa mais j’essaie d’adhérer à la maxime. J’ai essayé plusieurs choses avant de me décider sur le fond noir, avec peu de profondeur de champ : près, près, près.

Comment expliquez-vous qu’il existe ailleurs un projet similaire ?


Claire Felicie : En effet, j’ai été très surprise de découvrir le travail de Lalage Snow. Parce qu’avant que je ne publie mes triptyques dans le journal néerlandais « De Volkskrant », le 25 janvier 2011, personne n’avait vu quelque chose de semblable. Le Lens blog a publié mes photos en juillet 2011, m’a remis un prix en octobre et a publié la série toute entière le 16 décembre. Le succès a été immédiat et j’ai reçu des sollicitations du monde entier. Ce que je reproche à Madame Snow, ce n’est pas d’avoir copié l’idée des trois portraits, mais de les avoir disposés en triptyque, dans un seul et unique cadre, comme moi. Je ne suis pas journaliste, je suis artiste ; et pour moi, l’originalité compte beaucoup.

Lalage Snow  : Entière coïncidence. Je n’ai jamais volé l’idée de quiconque, considérant qu’il était suffisamment difficile de vivre de ce métier, et qu’il fallait donc respecter le travail de chacun. Mais certaines idées sont dans l’air du temps, et c’est ainsi. Le fait que nous ayons eu toutes les deux la même idée montre simplement que la guerre est sur-photographiée et que le public s’en désintéresse, au point que deux photographes ont estimé qu’il était important de montrer l’arrière du décor. J’ai lu que son fils était dans l’armée. C’est drôle parce que mon frère, mon père, mon grand-père et mon cousin le sont ou l’ont été aussi. Peut-être que c’est une réaction féminine de s’inquiéter pour ces jeunes qui partent à la guerre. Deux ans plus tard, j’ai encore envie de savoir ce qu’ils deviennent « après la guerre ».

Propos recueillis par Marion Quillard



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