6 décembre 2012

Dans les geôles de Mugabe

La presse internationale n’est pas la bienvenue au Zimbabwe. Parti documenter le quotidien de ses habitants, le photographe néo-zélandais Robin Hammond a passé vingt-cinq jours dans les prisons de Robert Mugabe,
le président au pouvoir depuis 1980





Jusque-là, les soucis avaient trouvé leur solution dans une poignée de billets. Parfois moins que ça : un jour, un policier a stoppé la voiture de Robin Hammond avant d’en sortir son appareil photo et une barre de muesli. Le photographe a dit sans trop y croire : « Si vous voulez, prenez le muesli. » Le policier a reposé l’appareil, pris la barre et tourné les talons.

Lauréat du prix Carmignac et de sa très convoitée bourse de 50 000 euros, Robin Hammond, 37 ans, est au Zimbabwe fin 2011. Du temps et de l’argent dans ses bagages, il veut dresser le portrait du pays de Robert Mugabe. Le photographe suit les chemins de fer rouillés, part à la rencontre des ouvriers agricoles noirs licenciés après l’expulsion des propriétaires terriens blancs, visite les hospices remplis de malades du sida. Le Zimbabwe n’a pas toujours été ainsi. Autrefois, on l’appelait « le grenier à blé de l’Afrique ». En trente ans, le « libérateur » du peuple noir face au joug colonial des Blancs a fait du pays un huis clos misérable dont les habitants rêvent de s’échapper. À 88 ans, Mugabe est toujours cramponné à son siège de président.

Avril 2012, Robin Hammond entame son quatrième mois de reportage. Le photographe gravit une colline à l’est du pays en compagnie d’un chauffeur et de son fixeur. Il veut photographier une ferme récupérée par un proche de Mugabe après l’expulsion de ses propriétaires blancs. Le domaine générait « des millions » il y a quelques années, cinq mille personnes y travaillaient, dix fois plus en dépendaient. C’est devenu un champ de ruines, comme la plupart des infrastructures captées par le pouvoir. Au moment de redescendre, un policier en tenue et plusieurs hommes en civil attendent la troupe. La chance lâche le Néo-zélandais.

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"La Cold Storage Commission abattait et débitait autrefois le bétail avant de l’exporter vers l’Europe." ©Robin Hammond


Le photographe est entré dans le pays en touriste. Il joue l’enseignant venu aider un ami à lever des fonds. On le soupçonne d’être journaliste. Ici, télé, radio et l’essentiel de la presse écrite sont aux mains de l’Etat. La BBC et CNN étaient bannis jusqu’en 2009. Inculpés pour « nuisances criminelles », le photographe et ses compagnons passent la nuit dans les geôles d’un commissariat. « La cellule était plongée dans le noir, on apercevait la lune à travers un soupirail. En m’allongeant, je pouvais toucher les deux extrémités de la pièce. Nous étions une quinzaine, épaules contre épaules. »

Les trois hommes passent devant le tribunal le lendemain. Robin Hammond connaît bien le Zimbabwe, c’est son septième voyage depuis 2007. Sur les conseils d’un avocat dépêché en urgence, il plaide coupable pour ces « nuisances » indéterminées. Son fixeur et lui écopent d’une amende de 200 dollars chacun. Avant de partir, l’avocat glisse : « Je ne crois pas qu’ils en aient fini avec vous, vous devriez changer d’hôtel. » Il a entendu les policiers évoquer la présence d’un photographe blanc aux célébrations de l’anniversaire présidentiel, quelques jours plus tôt. Les agents pensent que Robin pourrait être cet homme. Ils ont raison. Le soir même, le photographe est en route pour la capitale.

Dans la foulée, le Néo-zélandais apprend qu’une ONG a fait l’erreur de diffuser sur Internet la nouvelle de l’arrestation d’un « photojournaliste » au Zimbabwe. Elle a posté sa photo et donné le nom de son fixeur. Pris de panique, le photographe fonce à la frontière. Il sort du pays, « à bout de nerfs ». « Là où je suis stupide, c’est que je suis retourné finir le travail. »

Il lui manque un tableau : l’hémorragie d’habitants décidés à fuir le pays pour l’Afrique du Sud. Quelques semaines plus tard, Robin entre de nouveau au Zimbabwe, clandestinement, pour se joindre aux passeurs et candidats à l’exil. La troupe est prise en flagrant délit.

Les policiers l’embarquent, direction la frontière sud-africaine. A l’époque, le journaliste habite Le Cap. « Je me suis dit : “Chouette, ils me ramènent à la maison.” » En réalité, les policiers zimbabwéens viennent interroger les douanes du pays voisin. Pour elles, Hammond est le photographe d’un quotidien britannique. Moins de vingt-quatre heures après son arrivée, il retrouve le sous-sol d’un commissariat.

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"Patrick, 5 ans, vit dans une décharge avec sa grand-mère. Il gagne moins de 10 dollars US par mois en recyclant les déchets."
©Robin Hammond


« Cette fois, ils savaient qui j’étais et ils voulaient que j’avoue. » Pendant quatre jours, les policiers lui hurlent qu’il va passer le reste de ses jours en prison. Il tient sa langue. En pyjama kaki, des chaînes aux pieds, il repasse devant un tribunal, qui l’accuse d’avoir pris des photos en zone interdite. Une nouvelle fois, il paye l’amende. Robin se croit libre, mais il est toujours clandestin au Zimbabwe. Au lieu de le relâcher, les autorités le gardent sous la main. Elle se réservent le droit de l’expulser quand bon leur semblera.

Le photographe est envoyé en prison. « En arrivant, j’ai vu tous ces types en caleçon alignés dans une cellule humide à l’odeur répugnante. Je me suis dit : “C’est surréel, on dirait l’une de mes photos.” J’avais déjà fait plusieurs sujets sur les prisons en Afrique. Cette fois, j’étais de l’autre côté. »

Deux cent cinquante prisonniers partagent un trou en guise de toilettes. Aucun n’a de savon. Les portions alimentaires quotidiennes sont dérisoires. Le seul espoir de ne pas mourir de faim vient des vivres amenés de l’extérieur. Le photographe reste un privilégié : des amis zimbabwéens lui apportent à manger, un peu de savon et du papier toilette. « Ma plus grande peur, c’était de tomber malade, je distribuais du papier à toute la cellule. » Trente huit personnes. Il offre aussi des gâteaux, et devient « celui qu’il faut connaître. »

La plupart des détenus sont des « prisonniers politiques », des malchanceux qui ont eu la mauvaise idée de se réunir à plus de quatre ou cinq. D’autres sont immigrés clandestins ou vendeurs de cigarettes de contrebande. Peu de prisonniers de droit commun. Les gardiens sont saouls en permanence. Il n’y a pas d’animosité entre les détenus. « Une seule fois, j’ai vu quelqu’un se faire frapper par les autres. »

Robin est relâché au bout de vingt-cinq jours, parmi les « pires » de sa vie : « Et ce n’est qu’un aperçu de ce que vivent les Zimbabwéens. » Deux mois avant sa première arrestation, l’un de ses accompagnateurs a disparu. Il n’a plus donné de nouvelles depuis. Paul Chizuze, militant des droits de l’homme, enquêtait sur les massacres de civils au début des années 1980 et la disparition d’autres activistes.

Mathilde Boussion

Le travail documentaire de Robin Hammond au Zimbabwe est exposé jusqu’au dimanche 9 décembre à la chapelle de l’École des beaux-arts de Paris, 14 rue Bonaparte dans le 6e arrondissement. Il est également rassemblé dans un livre, Your wounds will be named silence.



Your wounds will be named silence
Robin Hammond
Actes Sud / Fondation Carmignac Gestion, novembre 2012
35 euros



www.robinhammond.co.uk

En savoir plus sur le prix de la Fondation Carmignac Carmignac Gestion



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