6 septembre 2013

VISA POUR L’IMAGE

Don McCullin :
le poids de la guerre

A 77 ans, Don McCullin expose pour la première fois à Perpignan. En montrant ses images, le légendaire photographe tente de racheter une vie passée à « voler » la souffrance des autres sans parvenir à changer le cours de l’histoire.



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Le camp palestinien de Sabra après le massacre perpétré par les milices chrétiennes, Beyrouth, Liban, 1982.
©Don McCullin / Contact Press Images


Au Congo, Don McCullin a marché avec des mercenaires. A Chypre, il a sauvé une grand-mère sous le feu. Au Vietnam, il a accompagné des marines américains en première ligne. Au Cambodge, il a perdu son ami photographe Gilles Caron. En Ouganda, il fut jeté dans les prisons d’Amin Dada. Dans l’éphémère république du Biafra, en Afrique de l’ouest, il a regardé dans les yeux un enfant décharné au seuil de la mort. Dans la paisible campagne du Somerset au sud de l’Angleterre où il s’est retiré, il vit avec ses fantômes.

Il y a d’abord cette réputation de héros qu’il traîne comme un boulet. McCullin ne supporte pas d’être une légende. Il se sent « humilié et profondément honteux » qu’on « l’accuse » d’être photographe de guerre : « c’est comme si on me traitait de mercenaire ». A 77 ans, ses mots sont durs, convaincu qu’il est d’avoir « failli » à sa mission. Pendant plus de vingt ans, le Britannique a photographié tous les conflits majeurs du globe pour le Sunday Times. Des millions de personnes ont vu ses photos mais la guerre, jamais, ne s’est arrêtée.

Rejeton des pires faubourgs de Londres, élevé sous les bombes de la Seconde guerre mondiale, souffre douleur de ses camarades, McCullin devient orphelin du père qu’il aimait tant à l’âge de 14 ans. A Chypre en 1964, lors de son premier grand reportage au son des balles, il pousse la porte d’une maison pour y découvrir trois cadavres. Penché sur les corps, il prend des photos quand le reste de la famille franchit le seuil de l’habitation. Rempli de honte, il s’excuse, prêt à déguerpir, mais on le prie de continuer, pour « montrer ».

L’instant est décisif : « Je connaissais cette douleur-là, écrit-il dans son autobiographie. Là-bas, face à ces gens qui venaient eux aussi de perdre qui un père, qui un fils ou un mari, j’ai senti qu’en assimilant cette expérience, je pouvais en quelque sorte transformer mon apitoiement sur moi-même en une pitié universelle. »

Le sale gosse, le mal-aimé, se découvre une « puissante capacité de communiquer en partageant l’émotion d’autrui ». De là vient cette empathie qui transpire des clichés de McCullin. Encore aujourd’hui, il avertit : « Si vous n’avez pas d’émotions, jamais vous ne serez capable d’en montrer dans vos photos ». Lui a passé sa vie à éponger la douleur des autres pour prendre aux tripes « les hommes d’affaires devant leur petit déjeuner le dimanche ».

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Sans-abri irlandais, East end, Londres, Grande-Bretagne, 1969. ©Don McCullin / Contact Press Images


A Chypre, il survit. Partout, il survivra. Jusqu’à s’enivrer des balles. Jeune et ambitieux, McCullin obtient la reconnaissance internationale. Il n’était qu’un « junkie », juge-t-il maintenant, « accro à la guerre  ». Dans ses mauvais jours, il explique que l’appareil photo n’était qu’un prétexte pour « y aller », que le message qu’il s’imaginait transmettre n’intéressait personne. Au Biafra, il ne se remettra jamais de son impuissance face aux victimes civiles réfugiées dans une mission catholique : « Il y avait une centaine d’enfants en train de mourir de faim, et tout ce que je leur ai apporté, c’est un Nikon. » Ailleurs, face à un homme qu’on torture, il se demandera longtemps si sa présence et celle de son appareil n’ont pas encouragé les bourreaux.





En 1984, il est viré du Sunday Times après le rachat du journal par le magnat de la presse Rupert Murdoch. Il couvre encore quelques conflits mais se consacre surtout à photographier des paysages, ceux du Somerset en particulier. Les fantômes le rattrapent : « À la fin de la journée, après des années à prétendre que vous pouvez voler la souffrance des gens que vous photographiez, les soldats, les civils, les enfants affamés, il vous faut supporter le poids des souvenirs. Il faut dormir avec, vivre avec, chercher du sens en essayant de ne pas devenir fou. » Comme le héros qu’il ne veut pas être, il porte sa croix tête haute : « J’ai choisi d’y aller, je dois en accepter les conséquences, personne ne m’a forcé. »

Don McCullin a le malheur d’être un photographe noble doué d’intelligence. Le fardeau qu’il s’impose le dépasse. Le procès qu’il s’intente est celui d’un monde dans lequel ni les images ni les mots n’arrêtent une guerre.

A près de quatre-vingt ans, il est finalement reparti au front. Fin 2012, Don McCullin était en Syrie, à Alep, pour le Sunday Times. La der des der, promis juré. Il se sait « trop vieux », « trop fatigué » : « La guerre est une affaire de jeunes hommes ». Récemment, il a quand même déposé une demande de visa auprès des autorités à Damas.

Mathilde Boussion

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