5 décembre 2013

Les dessous de l’image

« Douze années d’obstination »

Mathieu Paley

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



JPEG - 125.7 ko
©Matthieu Paley / National Geographic


« Nous sommes dans les hauts plateaux du Pamir, à l’extrême nord-est de l’Afghanistan. Je voyage depuis deux semaines pour atteindre cet endroit. Dans ces montagnes vit une petite communauté de Kirghizes coupée du reste de l’Afghanistan. Comptez une semaine de transport depuis Kaboul pour atteindre l’entrée de la vallée, et une semaine de marche pour rejoindre les campements à 4200 mètres, à la frontière entre l’Afghanistan, la Chine, le Tadjikistan et le Pakistan. Il n’y a pas d’autre moyen que ses pieds pour rencontrer ces gens.

La jeune fille s’est mariée deux mois plus tôt. Aujourd’hui, c’est la cérémonie de changement de coiffe : elle va passer du rouge au blanc, la couleur réservée aux épouses. Dans quelques heures, elle rejoindra le foyer de son mari. Sa mère supervise les opérations. Les deux femmes sont bouleversées. C’est un moment intime. En théorie, je n’ai pas le droit d’être là : je suis un homme et je suis étranger. Cette photo, c’est l’apothéose de douze années d’obstination.

Elle a été prise à l’hiver 2012. Ma première rencontre avec les Kirghizes du Pamir remontre à l’année 2000 au Pakistan. Une ou deux fois par an, des caravanes descendent des hauts plateaux pour échanger des yaks contre de la farine, du sucre ou des cigarettes dans les villages pakistanais. Les yaks sont leur seule richesse.

JPEG - 139.5 ko
Cliquez sur l’image pour l’agrandir


J’ai recroisé plusieurs fois les caravanes au Pakistan. J’étais fasciné. Je me demandais à quoi ressemblait leur vie, surtout l’hiver par -30°C. J’ai appris leur langue au fil des rencontres. Un jour, un chef caravanier kirghize m’a donné une lettre à remettre à sa sœur en Turquie. Une partie de la communauté est partie se réfugier là-bas quand les Russes ont envahi l’Afghanistan en 1979. Je vis en Turquie, j’ai retrouvé sa sœur. À leur tour, les Kirghizes de Turquie m’ont donné une quinzaine de lettres à remettre à leurs frères, oncles, cousins qu’ils n’avaient pas vus depuis trente ans.

En 2005, je suis parti avec ma femme et les lettres. Sans guide, car je parle aussi le wakhi, le dari et l’ourdou, assez pour me débrouiller. J’aime travailler sans intermédiaire. Nous avons acheté un âne pour 120 dollars à l’entrée du corridor du Wakhan, et la tournée a commencé. Ce n’était pas l’effusion que nous avions imaginée. Les Kirghizes sont très fiers, c’est un peuple assez froid. Des cow-boys de la haute Asie…

Je suis retourné dans le Pamir cinq fois jusqu’en 2012. Aucun étranger n’était monté là-haut en hiver depuis 1972. A chaque fois, je leur apporte des photos du séjour précédent. Il faut y aller doucement. Avec une communauté isolée comme les Kirghizes, si tu forces les choses, tu cours à l’échec. Avec le temps, tout le monde avait entendu parler du type avec son âne. J’ai même mon petit surnom là-bas, depuis le jour où j’ai accepté de gober un œil de mouton : le mangeur d’œil. »

Propos recueillis par Mathilde Boussion



Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
Commentaires Comments
  • Bravo pour votre esprit d’ aventure et votre intérêt pour le bout du monde du toit du monde. Comme vous le savez les Michaud ont documenté le corridor de Wakan avec "Caravanes de Tartarie" et c’ est par la qu’ est passé Marco Polo.

    lalbandor 5 décembre 2013 16:42
    Trait de séparation
Ecrire un commentaire


En librairie

N°13 - PRINTEMPS 2017

DES BÊTES ET DES HOMMES


Enquête LE BUSINESS DE LA FOURRURE

Photobiographie ERDOGAN LE SULTAN

Portfolio L’APPEL DE LA VOLGA

Septembre 2017

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie