N°4 - AUTOMNE 2012

ombre
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Edito

Deux polémiques dont le photojournalisme a le secret ont surgi cet été. La première concerne le photographe américain Ron Haviv, vétéran du reportage de guerre, de la Bosnie à la Libye. Une de ses photos – un désert labouré par un char qui, au loin, prend feu – a été utilisée par le marchand d’armes Lockheed Martin pour une de ses publicités, surmontée d’un slogan sans appel  : «  Le missile a touché sa cible  ». La contradiction est patente entre le cynisme affiché de l’industriel et l’esprit humaniste du photographe, maintes fois réaffirmé dans ses interventions publiques. Soudain, l’image ne raconte plus l’horreur de la guerre mais la froide efficacité des armes. La photo n’a pas été volée, mais achetée. Avec l’accord de l’agent de Ron Haviv, évidemment. Est-ce simplement du business ou une trahison  ?

La seconde polémique a été provoquée par le mensuel américain Vogue. Piteusement, la rédaction en chef a présenté ses excuses à ses lecteurs pour avoir publié un reportage glamour sur le dictateur Bachar el-Assad juste avant la répression sanglante qui s’est abattue sur la Syrie. Ces images d’une famille belle, riche et heureuse ont provoqué un malaise d’autant plus grand qu’elles étaient signées par une des légendes du photojournalisme, James Nachtwey. Depuis plus de trente ans, Nachtwey a fait sienne la maxime de Robert Capa – «  Si la photo n’est pas bonne, c’est que tu n’es pas assez près  » –, risquant sa vie sans compter, avec un courage hors du commun. S’est-il compromis pour un plat de lentilles  ? Le débat oppose les gardiens de la déontologie et les défenseurs d’une profession sinistrée, souvent réduite à des travaux alimentaires pour financer des expéditions périlleuses.

La mise en accusation de Ron Haviv et James Nachtwey pose la question des limites que les photographes doivent respecter. Elle souligne surtout à quel point les rôles se sont inversés. Le photojournalisme est du journalisme  : raconter des histoires vraies et rendre compte du réel. Un journaliste est d’abord celui qui va voir et qui raconte. Ses récits sont essentiels à notre compréhension du monde. Ils nous construisent. Ils nous permettent de relier les événements entre eux, de donner une cohérence au chaos du monde et de savoir ce qui se passe vraiment. La photographie a son génie propre lorsqu’il s’agit de raconter des histoires. Les images s’impriment profondément en nous, tandis que les blancs entre deux clichés apportent le mystère et la magie du temps suspendu. Voilà pourquoi les photojournalistes sont rapidement entrés au panthéon du journalisme. Malheureusement, la concurrence de la télévision ou des vidéos en ligne, ainsi que les logiques commerciales et financières qui se sont imposées peu à peu leur ont dénié leur rôle de «  rapporteurs d’histoires  » pour celui d’illustrateurs ou de provocateurs. Soit ils alimentent une banque d’images fabriquées à la chaîne pour accompagner à bas coût une production standardisée. Soit ils signent quelques images isolées et radicales, pour la une, les galeries ou les affiches.

Si les photojournalistes parfois se perdent, c’est qu’on les a privés de boussole. Pourtant, nous sommes nombreux – le succès de 6Mois le prouve – à dévorer leur travail lorsqu’il revient aux sources du métier. C’est ce lien que nous entendons cultiver, résolument. Bonne lecture.


Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry, Marie-Pierre Subtil

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