3 septembre 2015

Zoom sur

Eli Reed : 35 ans chez Magnum

Une rétrospective de son travail chez Magnum, "A Long Walk Home", est exposée à Visa pour l’Image. Interview



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© Russell Klika

Un mètre quatre vingt dix au moins, cent kilos, sans doute plus. Eli Reed a des faux airs de Barry White, surtout quand il rit de sa voix grave. Il est 10h07 lorsqu’il déboule dans le palais des congrès de Perpignan, le front perlé de sueur. Il a pressé le pas pour réduire son retard. Il se présente et avale votre main au creux de la sienne. Il a 69 ans, en fait quinze de moins.
Premier photographe noir de l’agence Magnum, il a été envoyé en Haïti, au Salvador, au Liban, au Libéria, au Panama… Il a été photographe de plateau à Hollywood, a écrit des bouquins, réalisé des documentaires, reçu des récompenses à ne plus savoir qu’en faire. Depuis 2005, il enseigne le journalisme à l’Université du Texas. Visa pour l’Image lui consacre une rétrospective : A Long Walk Home.
« Mes amis étaient des fouteurs de merde », dit-il en évoquant sa jeunesse. « Moi non, je savais ce que je voulais. J’étais dans les arts. Mais traîner avec ces mecs m’a aidé. C’était pas une question de race, il y avait des Blancs et des Latinos chez nous, la carte de membre, fallait être pauvre pour l’avoir. On était tous dans le même bateau. »

D’où venez-vous ?

D’un bled du New Jersey, Perth Amboy, en face de New York. Il y avait peu d’élèves dans l’école, les profs s’occupaient bien de nous. Je devais avoir dix ans quand j’ai pris ma première photo et j’ai dû attendre le lycée pour m’acheter un Kodak. Je me suis exercé comme ça, par moi-même, en prenant des tas de photos.

Quel genre de photos ?

Je dessinais pas mal et, au début, ces clichés je m’en servais comme des « swipe files », des modèles pour mes dessins. J’adorais feuilleter les magazines de photographie, les images étaient créditées depuis le bout du monde, je me disais « je veux aller là bas ».

Vous avez su tout de suite que seriez photographe ?

Au début non, c’était plutôt le dessin. J’avais un pote au lycée qui dessinait, comme moi. On prenait la voiture, on conduisait jusqu’à Finsbury Park et là, je sais pas, il y a pas grand chose, juste une route, mais on marchait, on cherchait une ambiance à dessiner. C’était un type très intelligent, mature, il regardait au-delà des choses. C’est ce que j’avais l’impression de faire moi aussi alors ça marchait, notre amitié nous a semblée naturelle.

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Harlem, New York, 1987. © Eli Reed / Magnum Photos

Vous êtes diplômé d’école d’art en 1969.

Oui, ensuite je me suis lancé en tant que photographe, mais en freelance. J’en vivais pas alors j’ai pris un boulot à l’hôpital. C’était censé être temporaire, ça a duré onze ans. Je bossais vingt heures sur vingt-quatre mais j’y pensais pas tellement… Je voulais être photographe à un point, vous n’imaginez pas. Dans ma tête, l’échec n’était pas une option.

A quel moment votre quotidien a-t-il basculé ?

J’ai rompu avec ma petite amie, mes parents ont déménagé, j’ai refusé de les suivre et j’ai lâché mon poste à l’hôpital. Tout ça en trois jours. Je me suis retrouvé SDF. Je vivais dans ma voiture. Ça a duré cinq mois, six peut-être, mais j’étais pas inquiet. Je me disais, « Jésus a marché trente jours dans le désert », ça va aller, je peux tenir, c’est temporaire.

Vous n’étiez plus si jeune…

On était en 1977, j’avais 31 ans. J’ai profité de cette période pour chercher qui j’étais vraiment. J’ai beaucoup lu dans ma voiture. Forcément, en habitant la rue, tu vois la vie sous un autre angle. Tu peux facilement devenir mystique quand t’es SDF. Et puis j’ai trouvé du travail. D’où le titre de cette rétrospective, A Long Walk Home. C’est très personnel, le chemin a été long.

Comment parvenez-vous à rejoindre le San Francisco Examiner ?

Le directeur du service photo ne voulait surtout pas d’un seul profil dans son équipe, alors il avait un ex de Sports Illustrated, un type plus artiste, un autre qui avait déjà beaucoup bossé en news, et moi. Vous voyez le petit gars vert dans Star Wars ?

Maître Yoda ?

Oui, voilà, le chef photo de l’Examiner, c’était notre maître Yoda. Il avait de l’humour. La première fois que je l’ai rencontré je lui ai sorti tout un speech, comme quoi j’étais ravi, super excité à l’idée de travailler avec lui, bla bla bla. Il a incliné la tête, a étiré son sourire et dit : « Oh ! Mince, c’est pas de chance alors… » En face, je me suis décomposé.

Pour lui, vous couvrez les conflits d’Amérique Centrale

Oui j’y ai passé plusieurs mois, au Salvador, au Nicaragua, au Costa Rica… Quand j’y repense aujourd’hui je me souviens surtout d’une fusillade à laquelle j’ai réchappé et à l’album des Pink Floyd que j’écoutais sur cassette. Surtout la face A, vingt-huit minutes de chœurs et de voix extraterrestres… J’ai ressorti cette cassette des années après, en regardant les photos que j’avais prises des SDF de San Francisco.

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Joy Sohn et un ami. Harlem, New York, début des années 2000. © Eli Reed / Magnum Photos

Comment êtes-vous arrivé chez Magnum ?

Un jour j’ai reçu un appel : « Salut, c’est Phil John Griffiths, [célèbre photojournaliste, notamment pour sa couverture de la guerre du Vietnam, devenu président de l’agence Magnum en 1980] écoute, j’aimerais te séduire pour que tu rejoignes Magnum » J’ai cru que c’était une blague. On s’est rencontré le surlendemain et c’était parti.

Vous êtes le premier photographe noir de l’agence…

Et je suis toujours le seul. C’est pas que ça me réjouisse…

Est-ce que cela vous a poussé, inconsciemment peut-être, à photographier la condition des Noirs aux Etats-Unis ?

Non. Je n’ai pas photographié les Noirs parce que je suis Noir. On n’est pas obligé de venir de ces quartiers pour en parler. Je ne connaissais rien à l’Amérique centrale avant d’y mettre les pieds. Je ne parlais pas un mot d’espagnol. Un photojournaliste doit chercher des réponses à ses questions en explorant le monde qui l’entoure, pas en tournant comme un poisson rouge dans son petit bocal. Le bon côté de ma vie dans la rue, c’est que j’ai eu du temps pour lire. Par certains aspects j’avais l’impression d’être un peu plus conscient de la réalité des choses.

La plupart de vos images exposées ici à Visa datent d’il y a plus de vingt ans. Pourtant on pourrait croire que vous les avez prises hier.

Oui. On me le dit très souvent.

Doit-on en déduire que l’Amérique n’a pas changé ?

Les choses changent. Doucement, mais les choses changent. La vie n’est pas un sprint, plutôt un marathon. Les problèmes de race aux Etats-Unis ne sont pas réglés mais l’Histoire retiendra que ce pays a élu deux fois un président noir. Ce n’est pas rien.

Vous avez photographié Brooklyn pendant les émeutes de Crown Heights en 1991. Que pensez-vous du mouvement Black Lives Matter lancé après les manifestations à Ferguson ?

Vous savez, je ne suis qu’un photojournaliste. A chaque fois j’essaye de répondre à la question : « qu’est-il en train de se passer ? ». Et je capture ce que je vois. Je ne juge pas. Je ne crois pas que les flics soient des enfoirés. Vous savez, quand j’étais en CP je me suis fait renverser par une voiture et c’est un flic qui m’a porté à l’hôpital. Le cliché est usé mais il est vrai : « good people do nothing » (les braves gens ne font rien). Le problème est là. Il faut prendre position. Parfois, cela veut juste dire élever ses gosses du mieux que l’on peut.

Votre livre « Black in America » est sorti en 1997. Feriez-vous le même aujourd’hui ?

Non, les choses changent. Les gens changent. Le racisme n’a pas disparu, ce serait être idiot de le proclamer, mais nous avons d’abord un problème d’éducation. Avec Internet tout va si vite, aujourd’hui les gens ne prennent plus le temps de réfléchir, de se poser et de mesurer ce qui leur arrive. Ils sont dans la réaction. La période est trouble mais il faut s’accorder du recul. Regardons d’un peu plus haut. Les choses changent. Doucement, mais elles changent.

Vous venez d’avoir 69 ans. Votre oeil a-t-il évolué ?

Heureusement ! Quand t’es jeune, tu crois que t’as tout compris. Et plus tu vieillis plus tu vacilles. Tu apprends au fil du temps à quel point tu vivais dans l’erreur. Mais c’est cool, je veux dire, c’est normal. Faut l’accepter. Je n’ai pas honte des photos que j’ai faites à 25 ans, mes erreurs font partie de moi, c’est parce que je me suis trompé, et je continue de le faire, que j’ai pu m’améliorer.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune photojournaliste ?

Prends des photos. Sors dans la rue. Fais des choses, lis des livres, multiplie les erreurs et surtout prends garde à noter ce que tu ressens. Les sentiments sont importants.

Propos recueillis par Mathieu Palain



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