3 février 2016

Les dessous de l’image

« Être mère, c’est ce qui les porte »

Véronique de Viguerie

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Véronique de Viguerie revient sur son reportage sur les femmes au Kurdistan irakien.



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©Véronique de Viguerie/Reportage by Getty Images pour Marie-Claire

« En septembre 2014, le journal Marie-Claire m’a envoyée au Kurdistan irakien pour faire un sujet sur les femmes. Combattantes ou réfugiées, elles sont au cœur du conflit en cours contre le groupe Etat islamique. Shaista, elle, a choisi les armes. Je l’ai rencontrée à As-Sulaymaniya, au nord-est du pays, dans la caserne où elle vit avec sa famille. Elle appartient au PDIK, la guérilla kurde iranienne.

Née en Iran, Shaista s’est s’installée en Irak après avoir fui les persécutions. Depuis des décennies, les kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie se battent pour l’autonomie dans leur pays respectifs. Partout, ils ont subit massacres et discriminations. Aujourd’hui, Shaista rêve de partir en première ligne contre l’Etat islamique mais elle doit se contenter du statut de réserviste pour l’instant.

Sur cette photo, la jeune milicienne allaite son fils de dix mois. Dans certaines branches de la guérilla kurde, les femmes ont interdiction d’avoir une famille mais l’organisation de Shaista l’autorise. Ce que j’aime dans cette image, c’est l’idée de trêve qui en ressort. J’ai fait d’autres photos de ce moment, mais ce cadre s’imposait. Plus resserré, il permet de concentrer l’attention sur la force du geste. Le décor n’interfère pas, la caserne a disparu.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir :

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©Véronique de Viguerie/Reportage by Getty Images pour Marie-Claire


L’image me touche particulièrement en tant que jeune mère. Shaista porte les armes malgré la présence de son fils. En tant que photoreporter, j’ai été confrontée un nombre incalculable de fois aux jugements, aux commentaires à propos de cette supposée incompatibilité entre un métier « risqué » et la condition de « mère ».

Je suis sûre que certains seront choqués par cette scène. Ils diront que Shaista est une « mauvaise mère », jugeront son choix de devenir milicienne au risque de laisser son fils orphelin. Pourtant, les deux sont intimement liés. Si elle est prête à mourir, c’est précisément pour ses enfants, dans l’espoir de leur offrir un futur libre. Être mère, c’est ce qui les porte. »

Propos recueillis par Cléo Cohen

Le travail de Véronique de Viguerie fait l’objet d’un livre, Profession reporter, paru aux éditions La Martinière. On y retrouvera notamment le reportage « Amazones du Kurdistan » dont est issue cette photo.



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