7 février 2019

FADY KAMBANA

Christian Sanna

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Christian Sanna revient sur les tabous et légendes de Madagascar, dont il est originaire. Sur l’Île rouge, certains sont encore très ancrés dans les esprits.



« Les tabous sont rarement écrits. Les gens leur obéissent, souvent sans trop savoir pourquoi ils existent. À Madagascar où je suis né, ils sont légion. Certains peuvent être abandonnés. C’est le cas d’une ancienne interdiction qui frappait les musulmans de l’île qui vivaient en bord de mer. Ils avaient défense de manger du poisson. Jusqu’à ce qu’ils bravent ou outrepassent ce qu’on appelle en langue malgache le « fady ».

Aux yeux de la loi, le fady, ces tabous liés à une ethnie, sont pourtant interdits s’ils vont à l’encontre des droits humains. Seulement sur l’Île rouge, les anciennes légendes ont la peau dure. Au sud-est, dans la région de Mananjary où vivent les Antambahoaka, un autre vieux fady pèse sur certaines naissances. On raconte qu’il remonte à une époque très lointaine. Un roi jadis aurait perdu sa femme en couche alors qu’elle attendait des jumeaux. Les épouses qui succédèrent à la première et tous les enfants qu’elles tentèrent d’avoir par la suite n’ont jamais survécu. C’est ainsi que le roi proclama le « fady kambana », le tabou des jumeaux, porteurs de malheur.

Cliquez sur la planche contact pour l’agrandir : Sur la photo, Véronique avec ses yeux en amande pose avec ses jumelles Nantenaina et Mahery. Elle, comme tant d’autres femmes que j’ai rencontrées, a fait l’expérience de la violence qui entoure le « fady kambana ». Les orphelinats malgaches sont plein de ces jumeaux dont personne ne veut. Les mères qui refusent de les abandonner et qui font le choix de les garder contre l’interdit communautaire s’exposent à une discrimination quotidienne qu’on peut comparer à du racisme. Véronique n’a pas eu à faire ce choix. À peine avait-elle accouché de ses filles que sa famille et son mari l’ont mise à la rue. Seule. Sans ressources. Avec deux nourrissons.

Plutôt que d’aller s’isoler, elle a préféré rester dans le village. Mais dans une société où le support familial est primordial, où les terrains et les maisons que les gens possèdent se transmettent de générations en générations, les choses n’ont pas toujours été simples. Elle a subi la violence du fady pour un peu de sucre qu’on a refusé de lui vendre. Ou lorsque les médecins ont eu peur de venir les soigner. Véronique a aussi été obligée de déménager cinq fois, personne ne voulait d’elle et de ses filles comme voisines. Heureusement, une cousine mariée à un homme appartenant à une autre ethnie a bien voulu lui louer une maison. Une maison qui penche en direction du palais du roi, « pour se venger », pense-t-elle en secret.

Aujourd’hui, Véronique possède un terrain en association avec d’autres mères de jumeaux. Elles ont pu l’acheter grâce à une aide des Nations Unies. Elles y cultivent des légumes qu’elles vendent au marché par l’intermédiaire d’autres personnes, car même si les choses changent doucement, la superstition est toujours présente dans l’esprit des Ampanjaka. Mais peu importe. Dans sa maison penchée qui tient tête au roi Nicole, Véronique est heureuse et n’entend plus ces hommes qui accusent ses filles d’être responsables des malades dans le village. Ou si, mais maintenant elle en rigole. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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