1er août 2013

Les dessous de l’image

« Faire oublier le crâne difforme de Victoria »

Mads Nissen

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Mads Nissen

« À Katmandou en 2010, j’avais photographié une petite fille atteinte d’hydrocéphalie abandonnée sur une chaise au fond d’une maternité. Un magazine danois avait publié l’image. La légende précisait que cette pathologie –la présence d’eau dans la tête - s’opérait en Occident, mais pas au Népal. L’histoire aurait pu en rester là… Mais un jour je reçois le mail surprenant d’une lectrice. Cecilie, 37 ans, cadre dans une grande entreprise, veut aider la petite fille. Elle me prévient de son départ imminent pour Katmandou et me propose de l’accompagner.


Je suis arrivé un mardi de novembre 2010. Cecilie, arrivée vingt-quatre heures plus tôt, avait fait adopter la petite fille par une organisation humanitaire, pris rendez-vous avec le neurochirurgien et endossé la responsabilité d’une opération à ses frais. Elle avait aussi donné un nom à la fillette : Victoria. La veille, les infirmières l’appelaient encore Ghane : “Grosse tête”. Ce jour là, elle quittait sa chaise pour la première fois pour subir une série d’examens.


L’hôpital est bruyant, il fourmille de patients, de médecins et de familles. Le soir, tout est calme. Victoria doit être opérée le lendemain. Cecilie a décidé de dormir dans le grand dortoir où les malades ne sont séparés que par des cloisons d’un mètre de haut. Elle se couche contre Victoria et lui susurre en danois les mots qu’elle glisse d’habitude à son fils du même âge. Il fait un peu froid. Au-dessus d’elles, la résistance d’un vieux radiateur déverse une lumière rougeâtre.


Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Toute la journée, je m’étais dit que je voulais prendre un gros plan de leurs visages, mais je n’en avais pas eu l’occasion. Je me suis penché au dessus de lit. Au bout d’un moment, elles n’ont plus fait attention à moi. En appuyant sur le déclencheur, je veux faire oublier le crâne difforme de Victoria. Je veux montrer le joli visage de celle que l’on regarde comme un mini Elephant man. En même temps, ce portrait raconte une histoire. J’ai gardé un détail important, un indice sur la vie de Cecilie, sur son statut social : l’énorme diamant à son annulaire gauche. Dans la vie de tous les jours, Cecilie est l’archétype de la business woman : hauts talons, Blackberry vissé à l’oreille, extrêmement ambitieuse. Au Népal, elle s’est laissée aller à ses sentiments. Quelques semaines plus tard, Victoria est morte. J’ai eu du mal à encaisser. Elle aurait peut être vécu plus longtemps si je n’avais pas pris la toute première photo, si Cecilie n’était jamais venue. En même temps, elle n’aurait pas reçu tout cet amour. »


Propos recueillis par Camille Drouet



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