17 novembre 2016

Les dessous de l’image

Il fallait les sortir de là

Laurent Carre

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Laurent Carré a accompagné des migrants sur le sentier du Pas de la mort, entre l’Italie et la France. Il raconte



« "Le pas de la mort" est un sentier connu comme passage migratoire, entre le village italien de Grimaldi et la ville de Menton, en France. Il a été emprunté par des Algériens dans les années 1960, des Yougoslaves dans les années 1980... Je me dis qu’il l’est peut-être par des migrants aujourd’hui, et je décide d’aller voir, accompagné d’une collègue journaliste.


Cette nuit-là, nous attendons au bas de la montagne. Là où nous sommes, nous pouvons rencontrer les migrants qui passent par le sentier et ceux qui tentent leur chance par l’autoroute malgré la nuit noire, l’absence de bas-côtés, la longueur des tunnels et les poids lourds.


Nous croisons un premier groupe de Tchadiens, décidé à passer par l’autoroute. Je les suis, mais nous sommes repérés par la police. La tentative échoue, nous revenons à notre point de départ. C’est là qu’arrivent quinze jeunes Erythréens, sans passeur. Nous leur parlons de la police postée sur l’autoroute, et du sentier. Ils décident alors de tenter la traversée par la montagne.


Personne ne connaît le chemin. Nous avançons à l’aveugle, les lampes se repèrent trop bien depuis l’autoroute. On distingue mal le relief, les branches des buissons rentrent dans les pantalons et écorchent les jambes. Nous arrivons à un vieux grillage troué : la frontière. Là, les gamins s’arrêtent pour faire des selfies, tellement soulagés d’être passés. Nous reprenons la marche. Il faut faire attention, parce que si tu t’orientes mal, tu tombes sur une falaise. Nous nous perdons plusieurs fois, avant d’arriver sur le plateau. Les yeux brillants, les jeunes découvrent la vue sur la baie de Menton. Une des gamines se lève et dit « I love you » à ma collègue. Ils sont contents, mais loin d’être tirés d’affaire.


On repart, on se perd encore. Nous voilà de retour sur le plateau. Je les laisse là et vais en éclaireur. A mon retour, je les retrouve abattus, épuisés, angoissés. Ils attendent. Une jeune fille somnole. Les heures défilent. Il doit être trois heures du matin, il faut arriver avant l’aube. Je prends cette photo. Techniquement, ce reportage n’aurait pas été possible du temps de l’argentique. Là, j’ai mis mes iso au maximum et je n’ai pour éclairage que la pollution lumineuse.


J’ai beaucoup de photos marquantes de cette nuit-là. Mais celle-ci me reste en mémoire. C’est à ce moment-là que j’ai pris la mesure de ma responsabilité. J’avais quinze gamins avec moi, qui comptaient sur moi. Je me suis rendu compte que je dépassais le cadre journalistique, et d’ailleurs, comment trouver la limite avec ce genre de sujets ? Mon boulot est devenu secondaire. Il fallait qu’on les sorte de là.


Finalement, nous avons réussi à trouver un chemin jusqu’à Menton. Le lendemain, j’ai appris que sur les quinze Erythréens, trois étaient arrivés à Paris. Les autres ont été reconduits à la frontière. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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