19 avril 2013

Les dessous de l’image

« Il m’a lancé ce regard triste »

Jackie Dewe Matthews

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Jackie Dewe Mathews

« Je suis partie en Tanzanie après avoir été diplômée, en 2008. C’était mon premier projet, je voulais parler de ces personnes atteintes d’albinisme en Afrique. Leur situation est si injuste, naître ainsi sur un continent où la différence saute aux yeux et est stigmatisée… C’est un sujet terrible et très visuel.

J’ai visité la section de cancérologie d’un hôpital de Dar-es-Salaam, à l’est du pays. C’est un des seuls endroits où les albinos peuvent recevoir un traitement gratuit. Beaucoup viennent là pour être soignés de leurs maladies de peau. Non loin de là, une équipe de foot composée uniquement de personnes atteintes d’albinisme s’entrainait tous les jours. Ils ont le temps pour ça parce qu’ils ne trouvent pas de travail, personne ne les croit capables de faire quoi que ce soit. Ils n’ont pas de diplôme, souvent parce qu’on les a écartés tôt du système scolaire. En Tanzanie, ils sont considérés comme des simplets… Mais cette équipe a un peu fait évoluer les mentalités. Elle a remporté un match un jour, et la victoire a soulevé les gradins d’excitation. Ce jour-là, les gens ont commencé à revoir leurs préjugés.

J’ai sympathisé avec le capitaine de l’équipe, qui m’a présenté Ibrahim. Il a 29 ans et joue très bien du football. Il vit avec sa fille dans une toute petite maison. Sa femme est partie, elle était mal vue dans le quartier parce qu’elle avait épousé un albinos. On la traitait de tous les noms, on se moquait d’elle… Elle n’a pas tenu. Je ne sais pas pourquoi elle a laissé sa fille, j’imagine qu’elle a simplement fui sans regarder en arrière. Cette gamine n’a plus que son père, et leur relation est très tendre. J’adore cette photo, qui résume à elle seule la vie des Albinos en Afrique : d’un côté, le contraste de couleur de peau, l’abandon et l’exclusion sociale, et d’un autre côté, l’amour de ses proches. Ibrahim et sa fille se fichent de leur différence physique. Il m’a lancé ce regard triste, il est si abîmé… Son regard m’a scotchée. J’ai vu la lumière, le bleu du mur et de son maillot, sa fille… C’était intense. »

Cliquez sur l’image pour agrandir :


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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