31 mai 2013

Les dessous de l’image

« Il se met à nu »

Camille Millerand

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué




« En 2008, je pars avec des pellicules argentiques et un début de projet en tête dans les Vosges, là où j’ai grandi. Cela fait sept ans que je vis à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, et que je photographie la banlieue. Les médias parlent beaucoup des violences urbaines à l’époque mais personne ne s’intéresse à la violence sociale, économique et humaine de la France rurale. C’est cette France silencieuse et délaissée que j’ai envie de raconter.


Je m’installe chez des proches et parcours à vélo les villages que j’ai connus quand j’étais petit. J’entre dans Laveline-devant-Bruyères, 700 habitants, une ancienne cité ouvrière, dont l’usine de filature a été délocalisée en Europe de l’est en 2000. Aujourd’hui, il y a un trou au milieu du village, neuf hectares de vide.


Je fais des allers retours dans l’artère principale, qui compte quelques magasins et deux cafés, Chez Ptit blond et chez Christine. La plupart des jeunes sont partis dans les grandes villes, Nancy, Epinal, Paris. Les autres sont apprentis en boulangerie ou mécanique dans les environs. La cité est déserte.


Quelques anciens ouvriers sont sur le pas de leur porte. Je raconte que je suis du coin, mais personne ne veut me parler. Francis est le seul qui s’ouvre à moi. Je vois tout de suite qu’il a envie de se confier.


Il vit chez sa mère dans une petite maison ouvrière. Son passé est compliqué. Il a eu des antécédents avec la justice, fait de la prison. Les habitants le surnomment « Crapaud ». Il semble cassé socialement, mais là, devant moi, il me dit qu’il a envie de s’en sortir. Il parle librement, sans réserve. Soudain, il se met à nu au sens propre, enlève fièrement son T-shirt dans la rue pour me montrer ses tatouages. C’est un moment très fort parce que je sens que pour lui, c’est important.


Ce séjour à Laveline-devant-Bruyères constitue la première étape d’un projet collectif plus vaste, Les pieds dans la France, sous la forme d’un webdocumentaire. De retour au village, j’ai recroisé Francis en 2011. Il ne vivait plus chez sa mère, il avait changé d’air. Je me demande souvent ce qu’il devient. »


Cliquez pour agrandir l’image ci-dessous :


Propos recueillis par Léna Mauger



Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager


En librairie

N°13 - PRINTEMPS 2017

DES BÊTES ET DES HOMMES


Enquête LE BUSINESS DE LA FOURRURE

Photobiographie ERDOGAN LE SULTAN

Portfolio L’APPEL DE LA VOLGA

Septembre 2017

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie