19 mai 2012

Ils ont fait un livre tout seuls

De plus en plus de photographes court-circuitent le marché du livre photo en créant et en vendant eux-mêmes leurs livres. L’auto-édition permet de s’affranchir des codes et des formats, c’est aussi une expérience semée d’embûches



JPEG - 107.1 ko
Community garden, de Aya Muto, une Japonaise installée à Los Angeles


C’est un nouveau défilé. Plusieurs fois par semaine, ils poussent la porte de la Librairie photographique, aux pieds des Buttes-Chaumont, à Paris. Sous le bras, un paquet ou un carton, dont ils sortent délicatement un livre. Leur livre. Mis en pages et édité par leurs soins. Marc Pussemier, le patron de la librairie, accepte généralement de mettre en rayon quelques exemplaires en dépôt-vente : « Je les prends, sauf quand ils sont vraiment trop moches. Aujourd’hui ce type d’ouvrages représente environ 5 à 6% de mon stock. C’est une niche en plein développement. »


En quelques années, l’auto-édition s’est fait une place dans le petit monde de la photographie. Durant Paris Photo, en novembre, Offprint réunissait différents types d’éditions alternatives. En avril, le BAL abritait le Foto Book festival, consacré à l’évolution du livre de photographie.


Il y a aussi le salon Little Big Press à Rome, organisé en marge du festival Fotoleggendo, ou le Photo Book Show de Brighton, en Angleterre. Et plus près, à Nogent-sur-Marne, l’exposition annuelle Publish it yourself, lancée il y a deux ans par Laurence Vecten, éditrice photo dans la presse. Plus de deux cents livres y sont exposés, des photos plasticiennes, voire conceptuelles, beaucoup ; du photojournalisme, moins. « Avec le numérique, quasiment tout le monde peut faire un livre à un coût raisonnable. La production est devenue très importante », dit Laurence Vecten, également auteur du blog One year of book, sur lequel elle met en avant des petits trésors de l’auto-édition.

PNG - 291.2 ko
Une table du salon "Publish it yourself", à Nogent-sur-Marne

La pratique n’est pas nouvelle. Elle est apparue sous deux formes : les livres d’artistes, comme ceux de l’Américain Ed Ruscha, icône du pop art des années 1960 ; et les fanzines, journaux libres nés avec les mouvements punk des années 1970. Aujourd’hui, la fabrication artisanale est moins un manifeste qu’une réponse à un secteur en crise. Au départ, beaucoup de photographes « auto-édités » se sont tournés vers des éditeurs classiques. Ils sont repartis avec un refus, un « peut-être » qui a traîné, ou des conditions impossibles à tenir et un sentiment amer.

Le photographe Karim Ben Khelifa raconte : «  Tu as travaillé dix ans sur un sujet et tu te retrouves face à un éditeur qui dit “ C’est pas mal ” sans plus d’enthousiasme et te demande de trouver 15.000 ou 20.000 euros… » Patrice Terraz, membre de l’agence Signatures, a publié plusieurs livres, dont Welcome on board, sur les marins échoués dans des ports aux quatre coins du monde, paru en 2005 chez Images en manœuvres. «  J’ai dû chercher des subventions. Comme il manquait 2.000 euros pour atteindre les 20.000 réclamés par l’éditeur, j’ai lancé une souscription auprès de mon réseau. Bref, j’aurais fait le livre seul, cela serait revenu quasiment au même… »

JPEG - 61.9 ko
Extrait de Wandertage, de Chiara Dazi


L’auto-édition permet de court-circuiter un marché du livre photo balbutiant, tout en gardant le contrôle sur sa création. Sur internet, il existe désormais des sites spécialisés, comme Blurb ou Asakusabook, qui offrent des outils de mise en page et une bonne qualité d’impression. Coût de ces albums de famille améliorés : quelques milliers d’euros.


Beaucoup de photographes préfèrent des maquettes plus personnelles. « Tu es totalement libre, sur la forme, les couleurs, les idées : c’est fantastique », dit Chiara Dazi. Cette Italienne a étudié la photographie à Berlin. A la sortie de son école, la plupart des élèves faisaient un livre. Pour son reportage sur les femmes compagnon en Allemagne, Chiara Dazi a choisi un petit format et une couverture noire rigide. Son livre, tiré à 150 exemplaires et appelé Wandertage ressemble au carnet que les compagnons emportent dans leur sac. « Il est ce que je souhaite que les gens voient. » Il s’accompagne d’une édition spéciale de dix exemplaires avec une couverture en cuir cousue à la main par une « Wandergesellin », une femme compagnon. Ils coûtent 28 euros pièce, moins cher que des livres traditionnels, généralement vendus entre 35 et 70 euros.


En réaction au formatage, à l’uniformisation, les œuvres originales, uniques, se multiplient. Aya Muto, une Japonaise installée à Los Angeles, coud elle aussi ses livres à la main et les imprime chez elle. Noah Beil, auteur de Gone quickly, utilise des procédés traditionnels comme le letterpress, une technique artisanale d’impression typographique.


L’artisanat du livre séduit jusqu’aux plus grands. Le photographe danois Joakim Eskildsen, auteur du magnifique Roma Journey, édité chez Steidl, est un passionné de l’auto-édition. Alec Soth, membre de l’agence Magnum, avait lui aussi publié en 2004 un beau livre chez Steidl, Sleeping by the Mississipi. Depuis 2008, il a choisi de faire ses ouvrages seul et le revendique. Parmi eux, The last days of W, sélection de photos prises durant la présidence de George Bush imprimée sur du papier journal...

PNG - 249.6 ko
House of Coates, un autre livre d’Alec Soth autoédité


« Un livre, c’est ta meilleure carte de visite pour démarcher, et une étape importante dans ta carrière. Autant qu’il te ressemble », dit Frédéric de Gasquet. Il a conçu Livre n°1 avec des amis graphistes qu’il a remerciés en les invitant un week-end à Barcelone, où étaient imprimés les 700 exemplaires. Le photographe ajoute : « Produire soi-même son livre est très grisant. Tu as le temps, tu racontes ton histoire, mais tu fabriques aussi un objet. »


Et il en faut, du temps, pour gérer seul la chaîne de production. L’Allemand Claudius Schulze a lu des manuels, appris à faire des maquettes, fait lui-même le suivi d’impression de Socotra, an Island, son livre sur une île yéménite, tiré à 500 exemplaires. Il a comparé les papiers, les imprimeurs, et finalement élu une entreprise d’Istanbul, où il vit en partie.

PNG - 17.5 ko
Nippon 2011, de Frédérick Carnet


Frédérick Carnet a opté pour le Made in France. Ses images sont issues d’un périple en vélo au Japon, le long de la côte dévastée par le tsunami et la catastrophe nucléaire. Nippon 2011 devait être prêt ce printemps. Mais une erreur dans le façonnage a retardé sa sortie. Frédérick Carnet en est malade. Il a investi près de 20.000 euros de sa poche pour 1000 exemplaires.


Comme lui, beaucoup de photographes mettent leurs économies dans leur bébé éditorial. Ils cherchent des subventions, des partenariats. Gérard Rancinan et Caroline Gaudriault, auteurs de trois livres auto-édités (Métamorphes, Hypothèses et Wonderfull world) ont obtenu des réductions auprès d’un papetier, en échange d’exemplaires gratuits et de l’organisation commune d’évènements.


D’autres pré-vendent des livres auprès de leur réseau : à l’époque où il veut faire son premier livre sur la Russie, le jeune photographe hollandais Rob Hornstra est serveur dans un bar. Il a besoin de 7.500 euros pour fabriquer 200 exemplaires. Ses collègues sont prêts à le suivre. Il vend tout en trois mois. Huit livres plus tard, quelques heures suffisent pour boucler son budget.

PNG - 273.6 ko
Beta Israël, des frères Hoffman, a été financé grâce aux dons en ligne


Dernière nouveauté : l’appel au don sur internet. Beta Israël, sur les juifs d’Ethiopie, de Benjamin et Daniel Hoffman a été financé grâce à une collecte en ligne récoltée sur la plateforme kisskissbankbank. Les deux frères ont ensuite maquetté leur livre sur Blurb.


Le collectif Argos, composé de photographes et de rédacteurs, appelle actuellement le public à soutenir son nouveau projet, Gueule d’hexagone, via Crowdbook. Et Emphas.is, un autre site de « crowdfunding » (littéralement, « financement par la foule ») vient de créer ses propres éditions. Patrick Brown, William Daniels ou Peter Dench y ont publié leur dernier livre. Pour mieux les faire connaître et les diffuser, Karim Ben Khelifa, co-fondateur d’Emphas.is, développe des liens avec une cinquantaine de librairies dans le monde.

PNG - 168 ko
Extrait de Faded tulips de William Daniels


La question de la distribution reste un problème majeur. Sortis des chemins balisés de l’édition, les auteurs doivent composer avec les moyens du bord. Ils activent les réseaux sociaux, se font référencer par des sites spécialisés dans l’auto-édition, comme Antennebooks.com, The independant bookshop, puis vont eux-mêmes à la poste envoyer le livre aux lecteurs.


Ils font également du porte-à-porte. A Paris, les librairies de Beaubourg, du Jeu de Paume, de la Maison Européenne de la Photographie, ou de la Chambre Claire sont parmi les plus courues. A la Librairie photographique, Marc Pussemier s’étonne du succès inattendu de certains ouvrages, comme Ilôts intemporels, de Thomas Jorion, un état des lieux poétique des friches industrielles dans le monde.


D’autres ne se vendront jamais, le libraire le sait : « Tout le monde peut se proclamer photographe et publier un livre, mais tout le monde n’a pas des choses à dire. Il y a beaucoup de Myself and I ! » Au bout d’un moment, Marc les range dans sa remise, ils finissent par prendre la poussière. Les photographes ne viennent jamais les chercher. Chez eux, des livres servent probablement de cale-étagère.

Léna Mauger

JPEG - 65 ko
Extrait du livre de Frédéric de Gasquet


Trait de s?paration
Trait de s?paration
Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager
Commentaires Comments Ecrire un commentaire


En librairie

N°13 - PRINTEMPS 2017

DES BÊTES ET DES HOMMES


Enquête LE BUSINESS DE LA FOURRURE

Photobiographie ERDOGAN LE SULTAN

Portfolio L’APPEL DE LA VOLGA

Septembre 2017

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie