5 septembre 2013

Visa pour l’Image

La folie enchaînée

L’Américaine Andrea Star Reese a photographié les malades mentaux en Indonésie. Des images d’une rare pudeur exposées au Couvent des Minimes, à Perpignan, jusqu’au 15 septembre.



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© Andrea Star Reese

Les photos d’Andrea Star Reese ont quelque chose de déroutant : qu’est-ce qui nous ébranle encore dans ces images de malades mentaux enchaînés ? Comment réussit-elle à nous toucher avec un reportage qui semble déjà avoir été fait dix fois ? Question de respect. De pudeur. Mercredi, au Couvent des Minimes, à Perpignan, la photographe proposait une visite guidée à une trentaine de spectateurs, mines graves, qui se pressaient en grappe autour de chaque image pour boire ses paroles. Parfois, elle ne pipait mot. Elle fixait longuement un cliché, pressait ses mains comme en prière, tournait ses yeux bleus vers l’assistance et disait : « Lui, il est mort après mon départ. » ou « Elle… Qu’est-ce qu’elle était belle… »

Ses images montrent des corps décharnés, des visages hagards, des chaînes aux pieds, des massages soi-disant thérapeutiques. Andrea Star Reese n’a pas cherché à éviter les regards caméra, elle assume sa démarche, sans voyeurisme. Elle s’est rendue dans une dizaine de lieux, écoles, institutions, hôpitaux, avec un réel objectif documentaire : dresser un inventaire des conditions de vie et des traitements des malades.

« Beaucoup de photographes ont rendu compte de l’horreur de la prise en charge des malades, attachés, enfermés, ou mis en cage. Mais j’ai aussi voulu montrer les autres, ceux qui vivent dans des meilleures conditions, parce qu’ils existent aussi… » Elle ajoute : « Quand je rentre dans ce genre d’endroits, je ne fais pas la grimace, je ne pleure pas, je souris, je leur parle, je leur tiens la main. »

« J’aurais été n’importe où pour toi »

L’Américaine a débuté sa carrière de journaliste après le 11-Septembre. Vidéaste peu connue, elle a filmé l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center et ses images ont fait le tour du monde. « Après cela, je ne pouvais pas continuer à faire des vidéos pour des spectacles de danse, je me suis engouffrée dans le journalisme. C’était une nécessité. » Elle se rend en Indonésie juste après les attentats de Bali, en 2003, et tourne quelques reportages. « Mais tout le monde se fichait de l’Indonésie, je suis rentrée. » À New York, elle abandonne la caméra pour l’appareil photo et intègre le Centre international de la Photographie.

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© Andrea Star Reese

Pendant trois ans, elle photographie les sans-abris dans les souterrains de la mégalopole pour un projet intitulé « The Urban Cave » : elle plonge dans la misère, la violence, mais aussi la maladie mentale, ou ce qu’on appelle dans le jargon « les maladies psycho-sociales ». Son travail est exposé à Visa pour l’Image en 2010, le public découvre son œil, son humanité. Cette année-là, elle retourne en Indonésie. L’île de Java est en partie détruite par l’éruption du Mont Merapi. Elle rencontre un homme dans la rue qui semble divaguer. « J’ai demandé à mon traducteur ce qu’il advenait des malades mentaux dans ce pays. Il a répondu : “Je ne sais pas, mais ça ne doit pas être beau à voir…” »

Commence alors une enquête de deux ans, pendant laquelle Andrea Star Reese passe dix mois complets en Indonésie. À Perpignan, elle confie au public s’être souvent sentie démunie. Elle raconte l’histoire d’Anne, une jeune femme intelligente qui a « déconnecté » après un échec à un examen. Son père ne la nourrissait plus, elle était squelettique et, lors de l’un de ses derniers séjours, la photographe a cru qu’elle allait mourir. Elle a convaincu un hôpital de la prendre en charge. Mais sa famille n’a pas suivi, découragée par la tonne de paperasse à remplir. « Est-ce que c’était mon rôle de journaliste de me battre pour qu’elle aille à l’hôpital ? Je me suis posée la question pendant des nuits et finalement, je ne l’ai pas fait. »

Une photo, pleine de grâce, montre un jeune homme nu, maigrelet lui aussi, enfermé dans une cage en béton. Il semble danser avec ses mains : « C’était si beau, si fort… Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : “J’aurais été n’importe où pour toi.” » Petit à petit, Andrea Star Reese s’adapte. Elle comprend même pourquoi les malades sont attachés : « Il n’y a pas d’autres infrastructures pour les accueillir, pas de système d’assurance pour permettre l’accès au soin. Alors, qu’est-ce que tu fais si ton fils agresse ton voisin ? Tu l’attaches, c’est tout. »

Les spectateurs se dispersent, la photographe se fond dans la foule : « Je me fiche de savoir si mon travail est publié, exposé, apprécié. J’ai ma conscience tranquille, j’ai fait ma part du boulot. »

Marion Quillard

"Trouble", de Andrea Star Reese
Un reportage exposé au Couvent des Minimes, à Perpignan, jusqu’au 15 septembre



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