5 mars 2013

Itinéraire d’un enfant de la photo

Marc Pussemier, fondateur de « La librairie photographique » dans les hauts de Belleville à Paris, a mis la clé sous la porte et rejoint le « 29 », au cœur du 10e arrondissement



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© Roswitha Kaster

À 61 ans, Marc Pussemier reste « un excité du carton » : « Je le déballe, je feuillette un livre, puis un deuxième, un troisième et là, “Oh mon Dieu”, l’extase, je m’assois, je le dévore et j’écris un mail tout de suite au photographe pour lui dire combien je suis ému… » Récemment, il a craqué pour Face au silence, de Christophe Agou, un livre sur la disparition des paysans. Ou pour le quotidien de trois personnes âgées, Rosette, Mauricette et Roby, photographiées par Zoé Beausire. Il cite des noms comme ça mais bien sûr, il ne voudrait froisser personne. Dans le petit monde de l’édition photo, Marc Pussemier connaît tout le monde et tout le monde le connaît.

Au « 29 », la librairie photographique qui l’a embauché le 15 janvier dernier, au cœur du 10e arrondissement de Paris, il rôde en connaisseur, conseille une dame qui cherche un livre « sur la ville », sort des ouvrages des rayons, les lui présente avec emphase. Derrière la caisse, sa collègue, Sandrine Grosgeorge, le regarde amusée : entouré de photos, ce nouveau-là est partout chez lui.

Fils d’agriculteurs belges, Marc Pussemier a hérité « d’une certaine opiniâtreté ». Petit, il ne dessine pas des bonshommes mais des plans de librairie : le gamin aime les livres et l’espace. Il observe la banlieue de Bruxelles s’urbaniser, les champs disparaître, et rêve d’une vie citadine. À 25 ans, embauché par Kenzo, il s’installe à Paris. Et quand une de ses collègues quitte l’entreprise de prêt-à-porter pour devenir agent de photographe, il la suit : noyé dans l’univers de la mode, entre 1981 et 2006, le quotidien de Marc Pussemier devient « un interminable concert de rock ».

"Curé du village"

Il adore monter des équipes de production, choisir le meilleur photographe pour un shooting, provoquer des rencontres impromptues mais délicieuses. Les caprices de stars le fatiguent, mais il gagne bien sa vie. Le déclic n’intervient que lorsqu’un grave problème de santé le pousse à se questionner sur « le sens de la vie ». Il a 51 ans et réalise le grand écart. L’enfant resurgit, la librairie aussi.

Rue de la Villette, il repère un tatoueur qui cède son bail. Quelques semaines plus tard, le local porte la plaque « La librairie photographique ». Dans ses 30 m2, il installe avec émotion ses premiers ouvrages, Cartier-Bresson, Brassaï et autres « références ». Mais très vite, il découvre que « libraire, ce n’est pas un métier de rêveur, c’est un métier de commerçant ». Les débuts sont difficiles : « Quand tu es libraire, tu te paies après tout le monde, après les fournisseurs, le loyer et les frais. Bien souvent, il ne te reste plus rien. » Ses économies sont englouties. Marc Pussemier aime répéter : « On ne sera pas les plus riches du cimetière. »

« Curé du village », il connaît tout Belleville. Petit à petit, il voit le quartier s’embourgeoiser et les épiceries fines remplacer les fripes chinoises. Lui reçoit principalement des enseignants, des artistes ou des architectes. Parfois, un client passe juste la tête pour dire : « Merci pour l’idée cadeau, le livre a fait un tabac ! » Marc Pussemier sourit. Plaisir du travail bien fait.

En tout, il reste « sept Noël » rue de la Villette – c’est comme ça qu’il compte, car les fêtes représentent la période faste pour la confrérie des libraires. Au fur et à mesure, il voit des éditeurs disparaître, de jeunes photographes pousser sa porte avec des projets d’autoédition. « Être photographe aujourd’hui, c’est franchement dur. » Alors, souvent, on l’appelle en ami, pour lui demander conseil.

Fin 2012, le directeur de la librairie photographique « Le 29 », Nicolas Barbarot, vient le débaucher, pour son expertise autant que pour son entregent. Marc Pussemier hésite. Il quitte finalement son quartier chéri « pour l’espace, le salaire et les horaires » : il se retrouve dans 100 m2, empoche chaque mois une paie honnête et, lui qui travaillait six jours par semaine, savoure les 35 heures – ou presque. « A mon âge, il faut commencer à être raisonnable… »

Marion Quillard

Librairie Le 29
29 rue des Récollets
75 010 Paris

Le mardi de 12h à 19h
Du mercredi au samedi de 10h à 19h
Le dimanche de 11h à 19h

Tél : 01 40 36 78 96
Site Internet : http://le29.fr/



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