6 mars 2012

Jason et Elyssa, l’après-Julie

Voilà bientôt un an, 6Mois publiait l’histoire de Julie, racontée en photos par Darcy Padilla. Après la mort de celle qui était devenue son amie, la photographe a choisi de poursuivre : elle raconte aujourd’hui l’histoire de Jason, le compagnon de Julie, et de leur fille Elyssa.



Dans son premier numéro, 6Mois publiait l’histoire de Julie, une Américaine droguée, séropositive, à la rue depuis l’adolescence. Pendant 18 ans, la photographe Darcy Padilla a suivi cette femme, des bas fonds de San Francisco aux grands espaces vierges de l’Alaska. Mère de 6 enfants, Julie n’a pu garder que la dernière, Elyssa.


Usée par le sida, Julie meurt en septembre 2010, laissant son compagnon Jason seul avec leur fille de 3 ans. Pour Darcy Padilla, c’est une nouvelle histoire qui commence, celle d’Elyssa et de son père. Les premières images de ce reportage ont été primées cette année au World Press Photo. Entretien.

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Jason et Elyssa dans leur jardin en Alaska. Avril 2011. © Darcy Padilla


Que sont devenus Jason et Elyssa après la mort de Julie ?


Darcy Padilla : L’année qui a suivi la mort de Julie a été rude pour Jason. Il se retrouvait seul pour élever Elyssa. Être père célibataire, c’est très difficile, d’autant qu’ils vivaient encore en Alaska à l’époque, dans des conditions de vie déplorables : pas d’électricité, pas d’eau courante… La vie quotidienne était dure. Pour se laver par exemple, il utilisait principalement des lingettes pour bébé. Allez prendre soin d’un enfant dans ces conditions…


Quand je suis retournée le voir, il m’a dit : « Je sais que je ne fais pas ce que devrait faire un bon père. Je sais qu’il manque quelque-chose pour que ce soit bien. Mais ce quelque chose, je ne sais pas ce que c’est. » Il avait besoin d’aide et il en était conscient. Par exemple, il ne parvenait pas à communiquer correctement avec Elyssa, à se faire entendre d’elle. Pour lui, la seule façon de communiquer, c’était de crier. Il n’arrêtait pas de crier, parce qu’il ne savait pas faire autrement.

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Jason essaie de faire manger Elyssa. Alaska, USA. Avril 2011 © Darcy Padilla


Il m’a demandé de prendre contact avec ses propres parents adoptifs, qu’il n’avait pas revus depuis 16 ans. Je les ai rencontrés, ce sont des gens charmants. Ils ont organisé le retour de Jason parmi eux, à Portland [au nord de la côte ouest]. Elyssa et lui se sont installés là bas, dans un deux pièces. La famille a fait preuve d’un grand soutien : ils ont meublé l’appartement, ont acheté des jouets, des vêtements… Elyssa a fait son premier tour à vélo, a pris son premier bain, est entrée au jardin d’enfants. Beaucoup de choses ont changé : ils vivent dans des conditions de vie plus décentes, plus « normales », et ils sont bien entourés. Jason est en meilleur état. Julie était très directive, elle contrôlait tout, elle le contrôlait lui. Maintenant je le sens plus à l’aise.


A-t-il été difficile de poursuivre ce projet après la mort de Julie, pour ses proches comme pour vous ?


Jason est quelqu’un de très ouvert, je le connais depuis 14 ans maintenant…Ma présence était normale pour lui. Pour ma part, la question ne s’est pas posée. Je considère que c’est une nouvelle histoire, même si c’est la suite du sujet sur Julie. La troisième histoire, ce sera celle d’Elyssa. Si elle l’accepte !

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Elyssa prend son premier bain dans l’appartement de Jason. Portland, Oregon, USA. Novembre 2011 © Darcy Padilla


Jusqu’où vous sentez-vous engagée dans votre sujet ?


On parle souvent, lorsqu’on fait un travail de reportage, de « son » sujet. Mais ce n’est pas mon sujet, c’est leur histoire. Lorsque j’ai photographié Julie jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort, je me suis posé deux questions. La première : est-ce que moi, je me sens capable de faire de bonnes photos jusqu’au bout ? Est ce que j’en ai la force ? La deuxième était la principale : est-ce que Julie le voudra, est ce qu’elle m’invitera à le faire ? On avait eu une discussion là-dessus, un jour au téléphone. Elle m’avait raccroché au nez. J’ai pris l’avion pour venir la voir, et elle m’a dit : « Darcy, tu es la seule personne qui ait été présente aussi longtemps dans ma vie. Fais ce que tu veux ». Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas qu’elle s’excuse, après tout elle savait qu’elle allait mourir bientôt... Comment aurais-je pu lui en vouloir ? Julie a décidé de ce projet jusqu’au bout. Cette histoire lui appartenait. La question se pose de la même manière aujourd’hui avec Elyssa. À l’adolescence, elle pourra me demander d’arrêter avec les photos… et je n’aurai pas d’autre choix que de laisser l’histoire s’en aller. Mais je ne quitterai pas sa vie.




Propos recueillis par Victoria Scoffier.



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Commentaires Comments
  • Merci de continuer à faire vivre l’histoire bouleversante de Julie et de sa famille.
    Ce reportage m’a beaucoup touchée lorsque j’ai découvert le magazine 6 Mois à son lancement. Il illustre bien le ton et la qualité du travail de votre magazine. L’implication des photo journalistes dans des reportages comme ceux sur Julie ou Scott Ostrom atteignent plusieurs objectifs : ils bouleversent le lecteur, par la beauté des images, l’implication du photographe dans chaque histoire. Par leur humanité, ils balayent les idées préconçues et amènent le lecteur à une vraie réflexion sur un sujet.

    Bravo, que l’aventure à 6 MOIS continue avec le même degré d’exigence, elle nous aide à ouvrir grand les yeux et à nous poser les bonnes questions.

    Marie 13 août 2013 12:32
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