22 mars 2013

Les dessous de l’image

« Je cherchais ce moment d’abandon »

Philippe Guionie

Chaque semaine, un photographe décrypte une image qui l’a marqué



JPEG - 109.4 ko
© Philippe Guionie/ MYOP

« Cette image est issue du projet Africa-America, réalisé entre 2008 et 2010, sur les populations noires des Andes issues de l’esclavage espagnol. Je voulais mettre un visage sur une autre Afrique, méconnue, celle de la diaspora. Je suis allé en Colombie, au Pérou, en Argentine… Partout, cette minorité cherche à s’affirmer. Elle ne se revendique plus comme africaine mais comme afrodescendante.


Parmi les sept pays que j’ai visités, il y a eu l’Equateur. C’est là que j’ai rencontré Eliana Quintero. Elle a été élue reine de beauté en 2009, à l’âge de 22 ans. Elle est mannequin et suit des études de marketing. Devenir miss l’a propulsée au rang d’ambassadrice de la minorité afro-équatorienne. Elle n’en avait pas tellement conscience au début, mais elle a apprivoisé ce rôle petit à petit.


Je suis allée la voir dans la ville d’Esmeraldas, un grand port à majorité noire au nord de l’Equateur. Ça a été compliqué de la voir et d’obtenir son accord pour cette photo. Après plusieurs rendez-vous manqués, elle a accepté la prise de vue, à condition que sa mère soit présente. Je lui avais demandé de s’habiller normalement, sans artifice ni maquillage.


Nous sommes allés dans une mangrove où elle jouait enfant. La prise de vue a été très lente. Nous sommes restés sur la rive, je me suis approché d’elle, pour bien voir ses traits, constater sa beauté. On s’est regardés, pendant dix bonnes minutes. Elle ne lâche pas prise, elle est toujours en représentation. Elle pose. J’ai pris six photos d’elle dans cet état d’esprit, les premières images sur la planche contact. Ça ne m’intéresse pas en tant que tel mais je savais que c’était nécessaire pour arriver là où je souhaitais aller.


Je lui ai ensuite demandé d’entrer dans l’eau. Le silence s’est fait (et je l’avais cherché !) Je sais que ça ne fait pas tellement partie de la culture latino. Effectivement ça la mettait mal à l’aise. J’ai attendu, je l’ai regardée, de dos, sans parler. Je cherchais ce moment d’abandon, où elle allait cesser complètement d’être dans la représentation, dans l’intention. Entre la huitième et la dernière prise de vue, j’ai attendu cinq-sept minutes. J’ai senti qu’Eliana était partie ailleurs. J’ai alors fait un signe à un de mes assistants, qui a jeté un petit caillou dans l’eau, pour la faire réagir et ajouter un peu de mouvement à l’image. Il ne fallait pas que je me plante parce que je savais que l’instant allait être court. C’est là qu’elle s’est retournée, j’ai pris la photo. Elle est encore ailleurs, on peut lire les traces du voyage sur son visage. Puis c’était fini. C’est la dernière et la meilleure image d’Eliana. Même si j’ai créé le cadre de la scène, jusqu’aux ronds dans l’eau, elle n’a pas posé pour moi. C’est exactement ce que je cherchais. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier

JPEG - 6.3 ko
© François Mouries

Historien de formation, Philippe Guionie s’est reconverti dans la photographie documentaire. La mémoire et la construction identitaire sont ses thèmes de prédilection, le portrait, son format favori. Ses photos sur les visages de l’Afrique en Amérique ont été rassemblées dans un livre, Africa-America, publié chez Diaphane. Il est membre de l’agence MYOP et représenté par la galerie Polka.

www.philippe-guionie.com



Trait de s?paration Trait de s?paration

Version imprimable de cet article Version imprimable
Partager


En librairie

6MOIS N°14 - AUTOMNE 2017

L’AUTRE JAPON


Enquête FEMMES DE YAKUZAS

Photobiographie ARETHA FRANKLIN

Portfolio GUETTEURS DE CLIMAT

14 mars 2018

trait de séparation

Les coulisses d'une photo, racontées par son auteur

Reportages, enquêtes, coups de coeur de la rédaction

Au micro de 6Mois, des lecteurs réagissent à une histoire publiée dans la revue

Chaque mois, le libraire Marc Pussemier conseille un livre de photographie