25 juillet 2013

« Je suis le dernier à l’avoir photographié »

Murray Ballard

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Murray Ballard

« En 2010, je me rends au centre de cryogénie de la banlieue de Détroit. Cela fait quatre ans que je photographie ces gens qui souhaitent se faire congeler à leur mort dans l’espoir qu’un jour, la science les ramènera à la vie. Robert Ettinger, considéré comme le père fondateur de cette technique, habite non loin de là.


Je l’avais déjà photographié en 2007 mais je n’étais pas satisfait du résultat. Je suis heureux d’avoir une seconde chance. Dès mon arrivée, je prends quelques photos mais elles ne me plaisent pas. Nous discutons deux ou trois heures. Il commence à fatiguer, à s’ennuyer et il attrape un livre. Très vite, il se met à somnoler… C’est à ce moment là que je prends ma photo. Dans le livre qu’il a écrit sur la cryogénie en 1962, il compare la mort au moment où un vieil homme s’endort, c’est un peu cet instant que j’ai l’impression d’immortaliser.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir :


Ce cliché marque un tournant dans ma façon de faire du portrait. Avant, j’avais une approche très classique : des sujets de face qui regardent l’objectif sur un fond légèrement flou. Robert Ettinger a 91 ans et je ne veux pas lui demander de poser. Pour la première fois, je donne la même importance à la personne et à son environnement, je glisse dans le champ plein d’objets qui disent énormément sur lui : le déambulateur au premier plan ; ses chaussures sans lacets qu’il ne peut plus attacher ; le téléphone sur la chaise en cas d’urgence… Robert vit seul et craint de ne pas être découvert assez vite au moment de sa mort, ce qui empêcherait son corps d’être congelé dans de bonnes conditions. Chez lui, il y a des téléphones partout. Autour de son cou, on aperçoit la chaîne de l’alarme qu’il doit déclencher s’il se sent partir. On voit aussi des livres et des papiers, près de lui sur le canapé. Il ne peut plus se déplacer mais il a toute sa tête et continue à lire beaucoup et même à écrire. J’aime cette photo parce qu’elle dépeint bien la vieillesse de Robert Ettinger et la fin de vie en général.


Quand il a vu cette photo, il ne l’a pas aimée. Il a été actif toute sa vie et ne voyait pas l’intérêt de photographier le vieil homme fatigué qu’il était devenu. Nous avons beaucoup débattu de l’intérêt de ce cliché. À la fin, je crois qu’il a compris ou qu’il s’en fichait.


Il est mort l’année suivante. Je me sens privilégié d’avoir pu faire ce portrait. Je crois que je suis le dernier à l’avoir photographié. Quelques mois plus tard, j’y suis retourné pour prendre des photos du caisson où son corps est conservé. »


Propos recueillis par Camille Drouet



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