29 janvier 2012

Portrait : Anastasia Taylor-Lind

Just do it

Photographe basée à Beyrouth, Anastasia Taylor-Lind vient de devenir membre permanent de l’agence VII, en pleine mutation. Elle est l’auteur du portfolio sur "Les demoiselles cosaques", publié dans le numéro 2 de 6Mois.



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Anastasia Taylor-Lind en reportage chez les Cosaques de Rostov-sur-le-Don, en Russie. (2010)

Anastasia Taylor-Lind, c’est le genre de fille un peu secouée qui vend sa voiture à 22 ans pour s’en aller photographier (seule) les femmes ayant pris les armes dans le Peshmerga, au fin fond d’un Kurdistan irakien où elle n’a jamais mis les pieds. Évidemment nous sommes en 2003, le pays est en guerre et elle n’a pas encore fini son école de photographie. Son père le lui a souvent répété : « Le pire que tu puisses faire, c’est être ordinaire ». Aucun risque a priori.

D’un autre côté, rien ne la prédestinait à faire comme tout le monde. Née au tout début des années 1980, Anastasia passe une bonne partie de son enfance à sillonner les routes du sud-ouest de l’Angleterre dans une roulotte avec ses parents, pas tout à fait revenus de la mouvance hippie. Ni télé, ni eau, ni électricité, jusqu’à ce qu’ils finissent par acheter un terrain. Elle fréquente régulièrement l’école pour la première fois à l’âge de neuf ans, mais elle a depuis longtemps son propre poney.

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Une femme soldat du Peshmerga contrôle un checkpoint dans le Kurdistan irakien, en 2003. Grâce à ce cliché, Anastasia Taylor-Lind remporte sa première bourse. ©Anastasia Taylor-Lind/VII

L’équitation restera sa passion, pas son gagne-pain. L’envie de voyager l’emporte. Sa virée dans le Peshmerga lui a permis d’empocher sa première bourse, qui finance illico un nouveau voyage en Irak en 2006. C’est déjà le troisième. Même si elle a passé plusieurs jours à l’hôpital pendant sa première escapade, dès 2005 elle casse à nouveau sa tirelire pour rencontrer, cette fois, les femmes du PKK, la guérilla du Kurdistan.

Elle est jeune et sans expérience, mais déterminée. Anastasia sait qu’elle ne vaut rien face à ces photographes de presse chevronnés qui quadrillent l’Irak. « La seule chose que j’avais et eux non, c’était le temps ». À chaque fois, elle passe des heures sur Internet à la recherche de la bonne histoire, avant de jouer l’immersion. Au Kurdistan, elle s’assied autour du feu au milieu des montagnes et discute avec ses hôtes, pas vraiment dépaysée.

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En Égypte, un an avant la révolution, la référence de tous les bloggers du pays, Wael Abbas (à droite), aux côtés de deux autres activistes, dans un café du centre-ville du Caire. ©Anastasia Taylor-Lind/VII

La technique lui réussit plutôt bien : depuis son sujet dans le Peshmerga, toutes ses histoires ont été primées. « Sans les bourses, j’aurais vraiment du mal à m’en sortir. Elles sont au cœur de l’industrie de la photo aujourd’hui et c’est formidable qu’elles existent ». Déballé avec enthousiasme -parce qu’il la quitte rarement-, le constat n’a pourtant rien de réjouissant.

En 2009, la Deutsche Bank propose un prix pour les jeunes photographes ou ceux qui se lancent dans un nouveau projet. La banque refuse sa candidature car elle a quitté l’école depuis trop longtemps, mais l’accepte s’il s’agit de se lancer dans un nouveau défi. Pour devenir éligible, Ansastasia Taylor-Lind doit entamer quelque chose de radical.

« C’était un peu comme planter une punaise à l’aveugle sur une carte », lâche-t-elle avec un naturel déconcertant. Elle n’a jamais mis les pieds en Syrie. Pourquoi pas ? La photographe s’y installe, fait accepter sa candidature… et remporte le prix, ainsi que les 9000 euros qui l’accompagnent. « Mais je n’ai jamais fait de sujet sur la Syrie », sourit-elle.

Ni sur le Liban d’ailleurs, où elle s’est installée depuis un an. Les commandes se font plus régulières, elle reste rarement plus de quelques semaines à Beyrouth.

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À 75 ans, Galina Prokopenko, Cosaque ukrainienne, est arrière-grand-mère et professeur de karate. Elle est ceinture noire. ©Anastasia Taylor-Lind/VII

2009 est aussi l’année où elle rejoint le programme Mentor de l’agence VII, destiné aux jeunes photographes. Cet été, VII a été dissout pour renaître sous une forme plus claire. Comme tous les photographes liés à l’agence, la trentenaire a dû représenter une candidature en attendant de savoir si l’agence accepterait de la garder, en tant que membre à part entière cette fois.

Faute de financement, VII s’est séparé de plusieurs membres au cours de cette transition. Anastasia, elle, a obtenu une promotion. Début octobre, elle est devenue l’un des deux nouveaux membres permanents de l’agence. De quoi donner raison à ses professeurs qui la citaient en exemple aux jeunes élèves, à son retour d’Irak. Leur démonstration se terminait à peu près toujours de la même manière : « Just go ».


Mathilde Boussion



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