15 octobre 2011

L’Afghanistan au féminin

Dix ans après le début de la guerre en Afghanistan, retour sur le travail de la photographe Lana Slezic qui s’est jetée à corps perdu dans l’Afghanistan pendant deux ans pour témoigner du sort des femmes après la chute du régime taliban. Son travail est exposé à partir du samedi 15 octobre au Delhi Photo Festival, premier festival international de photographie indien.



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©Lana Slezic


En Afghanistan, elle aurait dû rester six semaines, aux côtés des troupes canadiennes. En août 2004, Lana Slezic réalise son premier reportage « embedded » pour un magazine. On lui a demandé de rendre compte du quotidien des soldats dans le pays rongé par la guerre, mais rapidement, son regard dévie. Elle passera deux années en Afghanistan, aux côtés des femmes.

Du début de la guerre, la photographe canadienne a retenu cette phrase de George W. Bush, prononcé lors de son discours sur l’état de l’Union, en 2002 : « La dernière fois que nous nous sommes retrouvés dans cette assemblée, les mères et les filles d’Afghanistan étaient des captives dans leurs propres foyers, elles n’avaient ni le droit de travailler ni celui d’aller à l’école. Aujourd’hui les femmes sont libres… »

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©Lana Slezic


« Il ne m’a pas fallu longtemps pour réaliser que tout cela était faux », dit-elle. Entre 2004 et 2006, Lana Slezic témoigne d’une autre réalité : mariages forcés, violences, illettrisme, échange de femmes pour régler les conflits… Elle sillonne le pays, ses villes, et surtout ses campagnes, jusque dans la région de Kandahar au sud, fief des talibans.

À Hérat, à l’ouest du pays, elle se rend dans l’unité de grands brûlés de l’hôpital de la ville. « La plupart des femmes avaient tenté de s’immoler, mais elles l’admettent rarement, par peur de représailles de leur famille ». À Kandahar, elle rencontre la première femme à avoir endossé l’uniforme de policier dans la ville. « Elle recevait des menaces, son frère devait l’escorter en permanence ». Malgré cette protection, dérisoire, Malalaï Kakar sera assassinée par les talibans en septembre 2008 devant son domicile. La photographe a posé une photo de son amie sur son bureau de New Dehli, où elle est désormais installée.

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MalalaÏ Kakar était l’une des rares femmes gradées au sein de la police afghane. En 2008, elle est assassinée par les talibans. / ©Lana Slezic


En Afghanistan, Lana Slezic ne craint pas seulement les talibans. « Nous redoutions les réactions des familles ». Car la photographe veut passer du temps avec les Afghanes. Elle s’invite chez elles, demande parfois la permission à un frère, un père, de les photographier, prend le thé et échange pendant des heures. « les femmes afghanes sont très bavardes, je n’ai pas eu de mal à rentrer dans leur vie, elles voulaient que je raconte leur histoire ».

Pour éviter les problèmes, elle se déplace en petit comité, accompagnée de sa traductrice. Là où elle va, personne ne l’attend. Une seule fois, après la fin de son reportage, elle répondra à l’invitation d’un groupe de femmes devenues ses amies. « Ce jour-là, j’ai pris un risque, on savait qui j’étais et où je devais me rendre ». Mais en 2005, rappelle-t-elle, « les routes étaient moins dangereuses qu’aujourd’hui ».

À l’époque, la condition des femmes s’est améliorée en Afghanistan. Les petites filles ont retrouvé le chemin de l’école et certaines de leurs grandes sœurs deviennent docteurs ou avocates. « C’est bien pire aujourd’hui », soupire la photographe. Depuis, les talibans ont gagné du terrain, l’insécurité est galopante et les femmes sont les premières victimes de la détérioration de la situation.

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©Lana Slezic


La commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan a enregistré 1000 cas de violence envers les femmes au cours du deuxième trimestre 2011 contre 2700 pour toute l’année 2010. Le nombre de femmes dans la fonction publique a chuté depuis 2006 et la loi votée en 2009 sur l’éradication de la violence à l’égard des femmes n’est appliquée que dans 10 des 34 provinces du pays.

Parce qu’« émotionnellement, ces deux années furent les plus dures de [sa] vie », Lana Slezic veut évacuer le pathos qui entoure trop souvent ses clichés. À Kaboul, elle est tombée sur un vieil appareil photo afghan, en bois. Elle demande aux femmes de poser devant l’objectif, et photographie leur reflet dans le petit miroir de l’appareil. Il dévoile des femmes « belles et fortes, comme elles le sont ».


Mathilde Boussion


Plus de photos : www.lanaslezic.com

En 2007, la série de portraits de Lana Slezic a reçu le troisième prix du world press photo. Son livre sur les femmes afghanes, Forsaken, est paru à l’étranger en 2007, il est disponible sur internet.

Une partie du travail de Lana Slezic est exposée à la première édition du Delhi Photo Festival, qui se tient du 15 au 28 octobre 2011 à New Delhi. Il s’agit du premier festival international de photographie qui voit le jour en Inde. Infos et programme des expositions



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