15 mars 2013

L’Afrique aux quotidiens

Quatre photographes français deviennent « stagiaires » de journaux africains et montrent un autre visage de l’Afrique urbaine



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Cette jeune congolaise attend l’arrivée de la Ministre en charge des petites et moyennes entreprises pour l’inauguration officielle d’un village de l’artisanat dans le quartier Case-Barnier à Brazzaville. © Philippe Guionie

Philippe Guionie a plongé dans le bain de l’actualité africaine le premier. Début janvier, il frappe à la porte de l’unique quotidien de la République du Congo, Les Dépêches de Brazzaville. Le journal, financé par le président Denis Sassou Nguesso et diffusé à 10.000 exemplaires, est dirigé par Jean-Paul Pigasse, oncle du banquier et actionnaire de journaux français Matthieu Pigasse. Philippe Guionie obtient un statut de « stagiaire » et une carte blanche pour suivre les journalistes congolais sur le terrain. Ses photos seront publiées gratuitement dans Les Dépêches de Brazzaville.

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Un huissier gère les entrées et sorties des députés congolais lors de la mise en place des groupes parlementaires à l’Assemblée nationale. © Philippe Guionie

Le photographe « stagiaire » de 41 ans, qui a beaucoup baroudé en Afrique, arrive à 9 heures dans un long bâtiment moderne pour la conférence de rédaction. Il décide de suivre tel ou tel journaliste en fonction des reportages proposés : l’installation d’un transformateur électrique dans un quartier excentré, la visite du vice-ministre russe des affaires étrangères, une kermesse sida-vacances, la mise en place de nouveaux groupes parlementaires… « Chaque journée est faite d’imprévus. Il faut être disponible, travailler vite, sortir chaque jour une bonne image. C’est un changement de rythme par rapport aux reportages documentaires au long cours que je réalise d’habitude. »

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Sur le chantier de construction d’un viaduc © Baptiste de Ville d’Avray

L’idée de cette immersion au sein d’un journal inconnu est de Joan Bardeletti, qui l’a expérimentée lors d’une résidence. Le photographe en parle à trois copains au tropisme africain, Philippe Guionie, donc, Camille Millerand et Baptiste de Ville d’Avray. Tous connaissent le continent noir, mais aucun n’a travaillé en locale ni sur l’actualité. « On montait des reportages sur l’Afrique depuis la France. Là, nous voulions partir sans idée préconçue et avoir une autre vision, à contrechamp de nos standards européens. » Jeanne Mercier, co-fondatrice de l’association Afrique in visu, coordonne le projet.

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Place des Nations Unis, la foule attend l’arrivée du Roi Mohamed VI lors de l’inauguration officielle de la première ligne de TRAM de Casablanca © Baptiste de Ville d’Avray

Le principe est le même pour tous : choisir un journal francophone, le convaincre d’accepter un photographe durant quinze jours, réaliser une bonne photo par jour et la publier sur un blog, « Le quotidien des capitales », accompagnée d’un texte, exercice stylistique pas toujours évident pour des hommes d’images.

Baptiste de Ville d’Avray entre au Soir les Echos, fondé en 2008 à Casablanca au Maroc et à dominante économique, Camille Millerand à Fraternité Matin, créé en Côte d’Ivoire en 1964 par le président Félix Houphouët-Boigny et tiré à 25.000 exemplaires. Joan Bardeletti, lui, est actuellement en plein « dedans », aux côtés des journalistes de l’Express de Madagascar. La petite équipe espère, plus tard, publier le meilleur de ses travaux le même jour dans les quatre journaux, puis un livre. Faute de financement, les photographes ont jusqu’ici payé les frais de leur poche.

Leur immersion permet d’accéder à des lieux inédits - coulisses des ministères et des Assemblées nationales, faubourgs reculés – mais aussi de traiter de l’ordinaire, des capitales africaines dans leurs contrastes, entre inauguration royale d’un tramway et glissement de terrain dans un quartier populaire. D’un quotidien à l’autre, des constantes ressortent : une majorité de sujets liés à la politique, des conférences en tout genre, peu de terrain et une forte proximité avec le pouvoir.

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Le nouveau patron du port d’Abidjan attend l’arrivée du Ministre des Transports pour être nommé officiellement devant les autres membres du conseil d’administration @ Camille Millerand

La présence des photographes complique le travail des journalistes locaux : les gens s’interrogent sur l’étrange présence d’un blanc armé de son appareil photo, s’apaisent lorsque celui-ci brandit son attestation de « stagiaire ». L’expérience donne aussi l’opportunité à chacun – photographes français et localiers africains - de comparer et d’enrichir ses pratiques.

Certaines habitudes surprennent. En France, beaucoup de journalistes acceptent voyages et cadeaux de presse. Dans certains pays d’Afrique, les « cadeaux » sont en argent liquide. Lorsqu’ils se déplacent pour couvrir un événement, les reporters acceptent des « défraiements » également appelés « per diem » de la part d’hommes de pouvoir, d’entreprises privées ou de simples citoyens. Dans le quartier d’Adobo-plaque, à Abidjan, un homme, Monsieur Diomande, dont la maison a été engloutie par un « trou » qui s’agrandit jour après jour, glisse discrètement à Camille Millerand 5000 Francs CFA (environ 7,5 euros). Le photographe refuse et promet de tout faire pour que l’article passe.

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Cela fait trois ans que ​Monsieur Diomande, sa femme et ses enfants attendent d’être relogés par les pouvoirs publics ivoiriens. © Camille Millerand

Sur le blog « Le quotidien des capitales », Monsieur Diomande pose, entouré de sa famille. Fraternité matin a publié la même image. C’est rare. Les choix des rédactions africaines sont le plus souvent illustratifs. Plusieurs photographes locaux salariés ont ressorti leurs archives, tout contents de pouvoir montrer à des étrangers leurs images jamais publiées. Ils ont demandé : « Et nous, quand est-ce qu’on vient en stage en France ? »

Léna Mauger


http://www.quotidiendescapitales.com/


Pour aller plus loin :
Un Webdocumentaire de Stéphane Siohan et Matthieu Sartre plonge au coeur d’une radio congolaise, Kinshasa FM. Les journalistes congolais y évoquent leur travail et notamment la question des "défraiements."



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