28 septembre 2011

L’Amérique de Lewis Hine, à la Fondation Cartier Bresson

Imaginez un homme, armé de sa chambre photographique –un appareil lourd à porter, et lent à utiliser- jouer des coudes dans la foule des immigrés fraîchement débarqués aux Etats-Unis, interpeller des gens pressés l’« instant » d’une photo. Imaginez-le, à 57 ans, se hisser au sommet de l’Empire State Building en construction, suspendu à un filin, son appareil sous le bras, pour être au plus près des conditions de travail des ouvriers.
Cet homme s’appelle Lewis Wickes Hine (1874-1940). A Paris, la Fondation Henri Cartier Bresson lui rend hommage.



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Icare au sommet de l’Empire State Building, 1931 ©Lewis Hine/collection George Eastman House, Rochester.

Revenons en arrière, en 1903. Lewis W. Hine, professeur de sciences naturelles, délaisse peu à peu l’enseignement pour la photographie. Ancien étudiant en sociologie à l’Université de Chicago - célèbre pour ses études sur l’immigration et l’urbanisation – il commence ses prises de vue sur Ellis Island, l’île par laquelle transitent les immigrés avant de poser les pieds sur le sol américain. Lewis Hine immortalise les visages empreints d’espoir d‘Italiens, Polonais, Slovaques… Des images qui respirent l’excitation et la joie presque inquiète de démarrer une nouvelle vie.


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Famille italienne à la recherche d’un bagage égaré, Ellis Island, 1905. ©Lewis Hine/collection George Eastman House, Rochester.


Une photographie qui tient parfois du miracle, tant la prise de vue est compliquée. Dans une lettre, Lewis Hine décrit avec humour la difficulté qu’il a rencontrée lorsqu’il a commencé à photographier les immigrés : « Nous avisons un groupe qui nous semble prometteur, nous les arrêtons et leur expliquons avec des gestes que ce serait très aimable à eux de s’immobiliser, juste un moment. Autour de nous, la marée humaine continue à bouillonner. (…) On fait la mise au point, sur du verre dépoli bien sûr, ensuite, en espérant que les gens ne bougent pas, on prépare le flash. Entre temps le groupe avait bougé et il fallait se dépêcher de refaire la mise au point pendant que quelqu’un tenait la lampe. (…) A ce stade, les gens avaient l’air hébété ou pétrifié ou pleuraient de rire parce que les spectateurs n’avaient pas arrêté de leur lancer des blagues et de faire des commentaires, le summum étant le moment où vous leviez le flash dans leur direction et où ils attendaient paralysés le moment de l’explosion. »


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Terrain de jeu dans un village ouvrier, 1909. ©Lewis Hine/collection George Eastman House, Rochester.


Précurseur de la photographie sociale et documentaire, Lewis Hine arpente les Etats- Unis et l’Europe pour le compte du National Child Labor Committee, de la Croix Rouge ou encore de la Pittsburgh Survey, une revue qui dresse en 6 volumes un état des lieux des conditions de travail, de logement, d’éducation des populations immigrées. Réformiste, le photographe milite pour éveiller les consciences aux bouleversements sociaux qui touchent les Etats-Unis. Il côtoie les ouvriers et leurs enfants, s’immisce dans leurs intérieurs comme dans leurs lieux de travail en insistant sur leur participation à la force de production.


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Minuit sur le pont de Brooklyn, 1906. ©Lewis Hine/collection George Eastman House, Rochester.


Sans pathos ni misérabilisme, Lewis Hine compose un véritable hymne aux classes populaires. La fresque est large : confiseurs, fileuses, linotypistes, rouleurs de cigares cubains, cireurs de chaussures, ramasseurs de quille… auxquels s’ajoutent les métiers nés de l’industrialisation : mécaniciens, soudeurs, dockers… La rationalisation du travail est en marche - Lewis Hine en témoigne. Les Temps Modernes de Charlie Chaplin ne sont pas loin.


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Mécanicien à la pompe à vapeur dans une centrale électrique, 1920. ©Lewis Hine/collection George Eastman House, Rochester.


Pourtant, les commandes se raréfient peu à peu, ne laissant que de maigres revenus au photographe, dont la maison finira saisie. C’est seulement depuis peu que l’œuvre de Lewis Hine, longtemps considérée comme démodée, est reconnue à sa juste valeur - et que le photographe gagne le titre de père de la photographie sociale.


Victoria Scoffier.


Lewis Hine, à la Fondation Henri Cartier Bresson.
Jusqu’au 18 décembre 2011.



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