4 avril 2013

PORTRAIT

« L’Art-chitekt » du 9-1

Ancien cogneur de rue devenu champion de tractions, Kizo est à l’initiative du livre Gangs Story, qui rassemble les quarante années de vagabondage du photographe Yan Morvan dans l’univers des bandes. Portrait d’un repenti



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Kizo à l’entraînement, à droite sur la photo. ©Yan Morvan / Gangs Story


Au premier abord, on se dit que parler urbanisme avec Kizo semble aussi naturel que de lancer un Académicien sur les altères. Aussi est-on surpris quand, entre deux immeubles du quartier de la Grande Borne, à Grigny, cent cinq kilos de muscles se lancent dans une rapide analyse du territoire : « L’architecte Emile Aillaud a voulu créer ici le « pays des enfants ». C’est pour ça que les bâtiments sont pleins de couleurs, que les places ressemblent à des toboggans et qu’il n’y a pas de voie de circulation. Terre d’enfants… Ben non, mec, t’as enfermé les gens : il faut marcher dix minutes pour croiser une route ou un bus. »

Kizo, lui, se fait appeler « l’Art-chitekt » : « parce que je kiffe l’art et que l’art ne peut exister sans la technique. J’aime tout ce qui demande de la maîtrise et du temps. » Médiateur pour la ville de Grigny (91) et champion de street workout, de la musculation de rue, il a réalisé un documentaire sur l’histoire des bandes en Ile-de-France, Gangs Story. En 2009, il découvre au cours de ses recherches le travail du photographe Yan Morvan.

Plus connu pour ses reportages de guerre, Yan Morvan s’est régulièrement égaré dans l’univers des bandes depuis les années 1970. Dans les années 1980 et 1990, il passe du cuir des Hell’s Angels aux baskets des banlieusards avant de s’éloigner de le rue. Quinze ans plus tard, Kizo, 31 ans, convainc le photographe de rassembler ses images dans un livre, « pour montrer que les jeunes de cité n’ont rien inventé ». Tiré à 4000 exemplaires, Gangs Story est rapidement épuisé. En promotion sur les plateaux télés, « l’Art-chitekt » est jusqu’ici resté discret sur son propre passé de cogneur. Pour la première fois, il veut bien se raconter.

« Mon frère aimait la bagarre, j’aimais la bagarre. »


Il n’y a pas foule en début d’après-midi à La Grande Borne, seuls quelques enfants jouent sur une place. Le quartier aux immeubles en forme de serpentins colorés promène la tristesse d’un centre de vacances défraîchi en plein hiver. Kizo salue discrètement une mère de famille. « Mon père est mort quand j’étais petit, je ne sais pas exactement ce qui lui est arrivé », confie-t-il. Son père, un intellectuel venu de République démocratique du Congo, alors appelée Zaïre, est décédé là-bas.

Kizo a deux grands frères. L’aîné endosse le costume du paternel. Et celui de modèle. Dans les années 1990, il est membre d’une bande adepte des descentes dans les quartiers voisins. « Mon frère aimait la bagarre, j’aimais la bagarre. » A quinze ans, Kizo transporte un sac pour le compte des « Grands » : « J’ouvre et je vois un fusil à pompe, j’ai trouvé que c’était beau à voir. »

Un peu plus tard, il braque un pistolet à balles en caoutchouc, sur le jeune en charge de la sono dans une fête de quartier : « Je lui ai dit : « Mets du Zouk ! », mais le Gomme Cogne c’était juste pour rigoler. » Le grand-frère essaye de le cadrer, Kizo n’entend pas : « C’est normal, quand t’es petit, tu regardes des films de guerre et tu joues avec des pistolets en bois. Mais la vérité c’est que quand t’as besoin de te promener avec un flingue à dix-sept ans, c’est que t’es pas bien dans ton crâne. »

A Grigny, le métal est alors une matière première répandue. C’est la grande époque des règlements de compte, pour une fille, pour un pitbull volé, pour un regard. En 1998, un jeune du quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonne, est tué d’un coup de fusil à pompe dans la tête au milieu d’un centre commercial par un rival de la cité des Pyramides, à Evry. Le triangle formé par les villes Grigny, Corbeil-Essonne et Evry est toujours surnommé le « triangle des Bermudes » par les jeunes. D’après le décompte de Kizo, les affrontements entre bandes y ont fait dix morts ces quinze dernières années.

Au détour d’une allée déserte s’ouvre une plaine immense. Sous la grisaille, le chemin de terre et sa pelouse parsemée de sac plastiques semblent sinistres. Kizo désigne une sculpture de béton enroulée sur elle-même au milieu du champ : « On l’appelle l’Escargot, c’est là qu’on passait tous nos après-midis ». Les temps n’ont pas beaucoup changé : une poignée d’ados discutent, perchés sur l’édifice. « On se dit qu’ils font rien, là, à traîner, mais ils font juste comme tout le monde, ils parlent, ils créent des liens. » L’un deux s’approche, il offre une poignée de main timide.

Derrière l’Escargot, il y a un mur et au-delà, un petit terrain en dur taché de noir par endroits. Un tag, noirci de fumée lui aussi, reprend l’affiche du film Jurassic Park : « Grigny Wood » a écrit l’auteur à la place du titre hollywoodien.« Ils ont brûlé des trucs, personne ne va nettoyer maintenant. » Assis sur une petite pierre au bord du terrain, il se retourne et montre un volet gribouillé au rez-de-chaussée d’un bâtiment : « Tu vois le graffiti vert ? C’est moi qui l’ai fait quand j’avais seize ans. Il est toujours là. »

« J’allais pas m’appeler amour ! »

A la même époque, il commence à fréquenter les jeunes de la « Mafia Z », pour Zaïre, l’une des bandes de Grigny. Leur spécialité : les affrontements entre bandes rivales. Kizo les accompagne lors d’une descente dans un quartier voisin. Il a dix-sept ans et un vrai calibre entre les doigts : « Le lendemain, le chef m’a donné deux bagues, je faisais partie de la bande. » Reste une formalité, se trouver un surnom. Une cousine lui conseille « bolingo » : « Ça veut dire amour en lingala. Quand elle m’a dit ça j’ai fait la tronche, je voulais être un dur, j’allais pas m’appeler amour ! » Il choisit « Zoki », « blessé » et garde bolingo pour les filles, « mais l’enfant blessé est devenu celui qui blesse, j’ai fait beaucoup de mal. Aujourd’hui, je préfère Kizo. »

Avec la Mafia Z, il apprend la boxe thaïlandaise, puis passe à la boxe anglaise. Les cours se déroulent dans un local à poubelle abandonné, avec interdiction « de se servir de ce qu’on apprenait dans la rue, mais j’étais pas très discipliné ». Sur le pavé, il s’abîme les mains et les pieds, perd toute chance de faire de la compétition. « J’étais doué, j’aurais pu aller loin, j’ai tout gâché. » Il n’a jamais fait un seul combat officiel.

Kizo est en BEP : « Je leur ai dit que je voulais faire du commerce, ils m’ont répondu ‘tu seras plombier’. C’est pas si mal, ça gagne bien plombier. » Au McDo, quand un membre de la bande n’a pas assez d’argent, le reste se cotise pour offrir le repas. « J’ai jamais laissé quelqu’un en galère. »

Les autres quittent le lycée, partent en prison ou se lassent de la bande. Ils se lancent dans « le business », légal ou non, trouvent une copine et finissent par fonder un foyer. Kizo s’érige en Don Quichotte de la baston, il continue le combat, seul, en veut à la terre entière : « Dans ma tête, c’était tous des traîtres, ils avaient quitté la bande. Il me restait qu’un soldat mais c’était un putain de soldat, vas-y tu peux écrire son nom si tu veux, il se reconnaîtra. » Il poursuit : « Un jour j’ai enchaîné trois K.O., bam, bam, bam. » Prend un air grave : « J’ai pas voulu que ça s’arrête, c’était en moi. »

Kizo se rappelle la mort de son cousin Guillain, tué en 1999 d’une balle de 7,65 à Grigny. « Quand je l’ai appris, j’y ai pas cru, j’ai même pas pris la peine d’arrêter la Playstation. » La nouvelle se confirme. « Je suis allé à l’appartement du mec qui l’avait tué, je voulais tout brûler mais en arrivant, y’avait plus rien à faire, quelqu’un était passé avant. Normalement quand quelqu’un se fait tirer dessus, ça te sert de leçon. Nous on pensait qu’à se venger, on passait notre temps à se taper entre nous. »

Pris aux tripes

Il finit par s’épuiser. En 2004, il traîne avec une autre bande du côté de la gare surnommée « la douane », et regarde les copains dépouiller « un renoi » accompagné de son petit frère. « Le petit devait avoir six ans, il avait peur, il était accroché à son frère. » Le garçon demande grâce : « Pas devant mon petit frère. » Kizo est pris aux tripes : « Je me suis dit : ce gars-là, il est comme moi, pourquoi on se tape toujours entre nous ? Dans les bagarres entre bandes, c’est pareil, on est tous de la même couleur, comme dans les films américains. Je me suis demandé comment tout ça avait commencé, pourquoi la violence s’était banalisée à ce point. »

Kizo n’aime pas porter le bleu de travail, il quitte le BEP, devient surveillant dans un lycée. « Les petits se battaient tout le temps, je leur ai fait un petit chantage pour qu’ils arrêtent.  » Il leur explique qu’il perdra son boulot s’ils ne se calment pas. « J’ai tiré deux ou trois oreilles et je leur disais : Tu veux te battre, viens on va courir. » La violence diminue dans la cour de récré, la ville de Grigny lui offre un poste de médiateur.

En parallèle, il apprend le piano en autodidacte et pratique la musculation de rue à haute dose. Un lampadaire, un banc, un grillage, il enchaîne tractions et abdos. En 2010, Grigny organise la première compétition hexagonale de street workout. Deux ans plus tard, l’événement réunit plusieurs nationalités. Avec quarante tractions d’affilée, l’Art-chitekt remporte la ceinture du king, le roi.

A la maison, Kizo n’a jamais manqué de rien : « J’ai eu une enfance heureuse, on avait tout ce qu’on voulait. » Ses grands frères ont fait des études et l’un d’eux vit aujourd’hui au Canada. « J’aurais pu être ce gars avec le cartable. Le véritable ennemi n’est pas la bande rivale, mais l’échec scolaire. »

Mathilde Boussion



Gangs Story

Reporter de guerre à la réputation de tête brûlée, Yan Morvan fût d’abord un jeune photographe sans le sou fasciné par les marges. Au milieu des années 1970, il endosse un blouson noir et enfourche une moto pour suivre les bikers des Hell’s Angel. Il en tire un premier livre en 1978, Le cuir et la baston. Dix ans plus tard, il suit les jeunes de banlieue en guerre contre les skinheads fascistes puis assiste aux rivalités entre bandes qui ravagent les cités d’Ile-de-France au milieu des années 1990.
En reportage pour Paris Match en 1995, il investit le squat de la rue Saint-Sauveur au centre de Paris. Le magazine lui donne le nom d’un fixeur, qui lui présente « Joe ». « Joe » et son ami séquestrent, dépouillent et tabassent le photographe, puis menacent de s’en prendre à sa famille. Yan rompt avec les bas fonds parisiens. Un an plus tard, « Joe » est arrêté. Son véritable nom est Guy Georges, « le tueur de l’Est parisien », condamné en 2001 à perpétuité pour le viol et le meurtre de sept femmes.
En 2009, Yan reçoit un appel de Kizo. Réalisateur en herbe, il a déterré ses photos en travaillant sur son documentaire et souhaite les utiliser. Yan Morvan offre un "oui" lapidaire, mais refuse de le rencontrer. Déterminé, Kizo le convainc de rassembler ses images dans un livre. Il lui présente également la nouvelle génération de Grigny pour boucler l’histoire.
Gangs Story, Photos : Yan Morvan ; Textes : Kizo
La Manufacture de livres
49€

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©Yan Morvan/Gangs Story


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©Yan Morvan/Gangs Story
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©Yan Morvan / Gangs Story










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©Yan Morvan/Gangs Story
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©Yan Morvan / Gangs Story










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©Yan Morvan/Gangs Story
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©Yan Morvan/Gangs Story


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