11 octobre 2011

L’adieu à Bobby : Les témoins se souviennent

Dans son numéro 2, 6 Mois publie les clichés de Paul Fusco qui immortalisèrent le deuil de l’Amérique au lendemain de l’assassinat de Bobby Kennedy. Quarante ans plus tard, une réalisatrice a retrouvé les témoins de cette journée noire.



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©Paul Fusco/Magnum


En 1968, cinq ans après la mort de John Kennedy, son petit frère Bobby est assassiné à son tour, fauché en pleine course à l’élection présidentielle. Alors que la dépouille du candidat est rapatriée en train de New York à Washington, un million de personnes se pressent spontanément le long des rails. Le photographe Paul Fusco est à bord du train.
Lorsqu’elle découvre les clichés de cette Amérique en deuil, près de quarante ans plus tard, la réalisatrice écossaise Jennifer Stoddart décide de partir à la recherche des témoins immortalisés par Paul Fusco ce jour-là. Son documentaire One thousand pictures : RFK’s Last Journey a été diffusé en juin dernier sur la chaîne américaine HBO.

IMG/flv/RFK_Last_Journey.flv


6 Mois : Comment avez-vous découvert le travail de Paul Fusco ?
Jennifer Stoddart : Je suis tombée sur son livre par hasard, dans la boutique d’une galerie à Edimbourg. Il était dans un carton de livres en promotion, j’ai trouvé les clichés incroyables. J’étais une petite fille en 1968. Je me souviens avoir vu les funérailles de Robert Kennedy à la télé, mais il y a quelque chose d’unique dans ces photos. C’est un témoignage précieux de l’état de l’Amérique à la fin des années 60. Il dit comme personne ce qui s’est passé ce jour-là. Il suffit de regarder les visages des gens massés le long des voies : on n’y voit que la peine et la douleur. La candidature de Bobby Kennedy à l’investiture démocrate avait suscité un immense espoir. Pour des milliers d’Américains, c’était la fin d’un rêve. J’ai tout de suite eu envie de comprendre à quel point.

Comment êtes-vous parvenu, quarante ans plus tard, à retrouver les gens photographiés par Paul Fusco ?
J’ai demandé à une étudiante qui réalisait sa thèse sur ces photos, Francisca Fuentes, de m’aider dans les recherches. Le plus compliqué fut de retrouver les lieux où avaient été pris les clichés. Paul avait commencé à prendre des photos dès le départ du train, à New York, et il a continué sans s’arrêter jusqu’à Washington : nous avions 400 km voies à remettre dans l’ordre ! Francisca s’est enfermée dans la bibliothèque du Congrès pendant plusieurs semaines pour faire le tri, éplucher les photos, identifier les gares, les rues et finalement reconstituer le puzzle. Une fois que nous savions où aller et avec quelles photos, nous sommes partis à la rencontre des gens, en leur demandant s’ils reconnaissaient quelqu’un sur les clichés. Nous avons également créé un site Internet et multiplié les interviews sur les radios locales. Voilà comment nous avons retrouvé une quarantaine de personnes présentes ce jour-là dont vingt-trois figuraient sur les photos de Paul Fusco.

Quelle a été leur réaction ?
Certains ne les avaient jamais vus et ignoraient qu’ils avaient été pris en photo. Ils en avaient le souffle coupé. Ces clichés sont très intimes pour eux. Nous voulions à la fois des histoires personnelles et des parcours qui reflètent l’atmosphère de l’époque. Il y a un peu de tout ça dans le film : cette femme qui avait perdu son frère un an plus tôt au Vietnam, ces Afro-américains qui vivaient à Philadelphie où la ségrégation était très forte, cet homme alors membre d’un comité local du Parti démocrate… Tous présents le long des voies.

Ces photos nous racontent-elles l’Amérique ou un épisode de plus de la saga Kennedy ?
Bobby était sénateur et candidat à l’investiture démocrate. C’était aussi un Kennedy. Il faut se rappeler combien John avait été un président populaire, combien son assassinat en 1963 avait bouleversé le pays. Lorsque Bobby devient candidat, il y a encore beaucoup d’empathie autour des Kennedy et Robert est perçu comme l’étincelle qui permettra de rallumer la flamme. Il défendait les noirs et les pauvres, s’opposait à la guerre du Vietnam… Mais ce n’est pas seulement à propos de lui. Les gens étaient prêts pour le changement, ils voulaient ce que Bobby leur offrait. Dans le film, un des témoins raconte comment il avait fait émerger un clivage dans le pays entre ceux qui ne tenaient pas vraiment à voir évoluer la condition des noirs Américains et ceux qui estimaient que le temps des droits civiques était venu, que tout le monde devait être égal.

D’où vient votre intérêt pour Bobby Kennedy ?
Je trouve sa trajectoire personnelle et la manière dont il a évolué après la mort de son frère très intéressante. C’est fascinant de voir comment il est passé de l’image du justicier implacable, partisan de l’ordre, à celle de porte-voix des pauvres et des opprimés. Je suis également frappée de constater à quel point les problématiques soulevées par Robert Kennedy sont toujours d’actualité : le racisme, la situation en Irak qui rappelle celle du Vietnam, la pauvreté persistante, l’existence d’un gouvernement qui favorise les riches et les puissants… Il faut écouter ses discours : ils auraient pu être écrits aujourd’hui.

Bobby Kennedy ressemble à un homme providentiel. Est-ce qu’il n’y a pas une tendance à revisiter l’histoire dès qu’il s’agit des Kennedy ?
Bien sûr il y avait des gens qui n’aimaient pas Robert Kennedy. Il allait devenir le candidat démocrate à la présidentielle, c’est presque certain. Mais qui sait s’il aurait gagné les élections ? Personne ne peut le dire. Et personne ne peut dire non plus s’il aurait fait un bon président. Mais s’il avait gagné, il n’y aurait pas eu Nixon, ni le Watergate. L’Amérique aurait été différente.

Robert Kennedy et Barack Obama, même combat, même espoir ?
Nous avons fait de nombreuses interviews en 2008, au moment où Barack Obama arrivait sur le devant de la scène. Beaucoup ont fait le parallèle naturellement. Pour eux, quarante années perdues venaient de s’écouler et Obama apparaissait comme le « nouveau Kennedy », celui qui redonnait l’espoir. L’élan qu’il a suscité, dans la communauté noire en particulier, est comparable à celui qu’avait fait naître Bobby Kennedy.




Propos recueillis par Mathilde Boussion



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