8 janvier 2013

L’écume des nuits

Sébastien Van Malleghem a photographié les nuits belges depuis le siège arrière d’une voiture de police pendant cinq ans. A 26 ans, il publie son premier livre, Police



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©Sébastien Van Malleghem


Il y a entre ce garçon et son objectif quelque chose de viscéral. Assez pour transformer un projet étudiant en exploration fleuve des nuits belges, cinq années durant. Assez pour préférer le noir et blanc à la couleur, au risque de faire sourire les rédactions : « Tu sais, on a des imprimantes couleur maintenant, on aimerait bien les rentabiliser… »

Sébastien Van Malleghem est en première année d’école de photographie à Bruxelles, en 2006, lorsqu’on lui demande une série sur le fait divers. Parti pour un stage de trois semaines au sein de la rubrique police-justice d’un quotidien, il claque la porte au bout de cinq jours en se promettant « de ne plus jamais photographier une poubelle brûlée. »

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« Nous sommes dans les beaux quartiers de Bruxelles, en 2008. Cette fille vient de rentrer dans un poteau avec sa voiture. Les flics l’ont embarquée. Elle qui n’a jamais eu de problèmes doit passer six heures dans une cellule de dégrisement baignée dans une odeur d’alcool et de crasse qui prend à la gorge. C’est pratiquement la seule photo que j’ai gardée des premières années. »
©Sébastien Van Malleghem


Lui veut de la chair. Il fait le tour des commissariats de la capitale belge à la recherche de celui qui voudra bien l’accueillir, et atterrit dans les quartiers chics. Sébastien opte pour les patrouilles de nuit, façon Taxi Driver : « T’es dans une bagnole, tu fais que rouler, tu traverses toutes les couches sociales. La nuit, c’est un décor de cinéma, les comportements changent, tout est plus mystérieux. » Pendant cinq ans, il passera trois à quatre nuits par mois sur le siège arrière.

La nuit, le noir et blanc, l’instinct. Un trio qui, dans les mains du jeune photographe belge, dit les déséquilibres d’une société passé minuit. Séduit par l’action, Sébastien Van Malleghem préfère rapidement explorer l’humain : « Ce qui est fort, c’est la relation entre ces mecs et les gens. Police, c’est le mot qui sort quand tu es vraiment dans la merde, que personne d’autre ne peut t’aider. La réalité, c’est que les flics font énormément de social. Ils voient ce que personne ne veut montrer une fois passé le seuil de la maison. J’ai fini par photographier la vie des gens et ce qui saute aux yeux, c’est leur solitude. »

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« C’est le soir du carnaval à Nivelles, tout le monde boit dans les rues. Sur les coups de quatre heures, les policiers tombent sur ce mec déguisé en panda, il a l’air vraiment saoul. Les policiers le ramènent chez lui. » ©Sébastien Van Malleghem


Quand arrive la fin de ses études, en 2009, on lui conseille les petits boulots avant d’espérer vivre de la photo. « J’ai essayé, mais je n’avais qu’une envie : photographier les gens avec qui je bossais. » Fini les palettes et la manutention, Sébastien retourne à « son » sujet. Il intègre un nouveau commissariat, une nouvelle équipe. Pendant deux ans et demi, il suit la police de Nivelles, au sud de Bruxelles, jusqu’à être invité aux cérémonies de mariage.

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« L’homme dans le véhicule est suspecté de vol de voitures, il est relâché dans la foulée. J’aime cette photo pour la superposition entre les deux hommes, le suspect et le policier. J’y vois le citoyen qui se cache derrière le flic. »
©Sébastien Van Malleghem


Derrière l’uniforme, il trouve « des mecs soudés » : « Faire partie d’une famille est la clef pour supporter la tristesse quotidienne de ce métier. » Des « mecs » qui « préfèrent rester dans la rue plutôt que de monter en grade et être assis dans un bureau », comme l’inspecteur Jonathan Coeckelenbergh, l’un des « flics » Nivelles. « Il parlait tout le temps de son boulot, disait : “Si je n’étais pas flic, je serais devenu truand”. Il connaissait l’histoire de tout le monde, savait écouter et pouvait désamorcer toutes les situations. »

L’inspecteur est décédé en 2010 dans un accident de moto, à 26 ans. À l’enterrement du jeune homme, Sébastien était l’un des seuls à pleurer. « Il faut plusieurs années pour faire partie d’une famille », écrit le photographe au début de son livre.

Mathilde Boussion


Police, Sébastien Van Malleghem
Éditions Yellow Now
Novembre 2012, 25 euros
www.sebastienvanmalleghem.eu



Déjà disponible en Belgique, le livre Police sera diffusé en France à partir du 24 janvier 2013



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