1er avril 2016

Les dessous de l’image

L’heure de la renaissance

Michel Slomka

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Michel Slomka rentre du Sinjar, au Kurdistan irakien.



« C’est une des dernières photos que j’ai prises, lors d’un reportage dans le nord du Kurdistan irakien, au Sinjar. Une importante communauté yézidie vit ici, et des milliers de personnes ont été enlevées par l’État islamique (EI). Trois mille cinq cents sont encore captives aujourd’hui. Je voulais assister au moment où certaines seraient libérées. 

Nous avons rencontré un « libérateur », l’une de cette dizaine de personnes qui aident les Yézidis à s’échapper. Anciens hommes d’affaires, avocats, ils utilisent leur réseau en Syrie, à Mossoul et partout dans la région pour recruter des informateurs et exfiltrer les familles. D’habitude, ils libèrent deux à quatre personnes. Cette fois, notre « libérateur » parlait de sauver 31 personnes. C’était l’une de ses plus grosses opérations depuis 2014. 

On a longtemps attendu ce moment. Un jour, le téléphone de notre fixeur sonne. Il me regarde et dit : « Ils arrivent ». On saute dans la bagnole et on part tambour battant, en croisant les doigts pour arriver à temps. On arrive pile au même moment que les familles, qui débarquent en pick-up, escortés par des Kurdes turcs. 

C’est l’heure de la renaissance. Chez les femmes, il n’y a ni éclats de larmes ni manifestations de joie, mais une certaine fierté. Un temps suspendu où pour moi, les émotions sont difficiles à lire. On a du mal à savoir si on va rire, pleurer ou ne rien faire. Les hommes par contre s’écroulent. Ils tombent dans les bras les uns des autres. J’ai vraiment conscience d’avoir en face de moi des gens qui ont vécu des choses terribles pendant un an et sept mois. Je photographie le premier jour du reste de leur vie. 

Mon regard s’attarde sur une des femmes. Sa posture est incroyable. On a l’impression que je l’ai faite poser mais en fait il y a beaucoup de mouvements, dans tous les sens. C’est difficile de cadrer. Je capte chez cette femme une dignité immense, et le début d’un processus de résilience. » 

Propos recueillis par Léa Desjours.



Trait de s?paration
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