4 juillet 2012

L’infiltré

Les photos de Christian Lutz sur le business du pétrole au Nigeria, publiées dans le numéro 3 de 6Mois, sont très peu légendées. Comment le Suisse a-t-il pu s’introduire dans le milieu très fermé des expatriés ?



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© Christian Lutz, "Or noir, cols blancs", 6Mois

6Mois : Quel a été le point de départ de votre enquête ?

Christian Lutz : J’avais gagné une bourse, plutôt confortable, du Grand Prix de photographie de Vevey, en Suisse, pour réaliser un reportage sur dix soldats suisses qui devaient participer à l’opération Atalante, destinée à renforcer la sécurité du Golfe d’Aden, au large de la Somalie. Je trouvais l’hypocrisie de cette intervention flagrante : elle ne servait qu’à conforter le commerce international, sans prendre en compte les causes politiques, sociales, économiques du problème. Finalement, cette force suisse n’a jamais été envoyée sur place. J’ai cherché un sujet qui m’indigne autant. J’ai assez vite pensé au delta du Niger, où toutes les compagnies pétrolières pillent allégrement les ressources du Nigeria.

Quelles ont été vos premières entrées dans ce milieu opaque ?

Ça n’a pas été très difficile : Genève est un petit monde et, qui plus est, une sacrée plateforme du banditisme mondial ! Je vis dans un pays qui a choisi, depuis des années, de profiter de ce banditisme, d’en prendre sa part. Si vous voulez parler d’un business peu glorieux, quel qu’il soit, il y en a toujours un représentant en Suisse.

Que disiez-vous à vos interlocuteurs ? Jusqu’où alliez-vous dans l’exposition de vos motivations ?

Je leur disais : « Je m’intéresse à vos conditions de vie d’expatriés, dans ces pays où le risque est permanent. Il paraît que vous vivez dans des compounds, entourés de barbelés ? » Je voulais raconter un thriller dont ils seraient les héros : c’est toujours un peu flatteur. Je m’engageais aussi à respecter leur strict anonymat : j’ai écrit peu de légendes, modifié des âges, intervertit des professions, « photoshopé » des plaques d’immatriculation.

Jusqu’à pervertir ou masquer une certaine réalité ?

Je ne suis pas photojournaliste. Je ne suis pas témoin. Je veux m’approprier la réalité pour la transposer dans un langage qui me soit intime. Pour moi, une bonne image est une image qu’on ne comprend pas forcément. Je l’enfonce dans le silence, volontairement. Je m’approche de la démarche journalistique uniquement parce que j’ai envie de dénoncer certaines situations ; mais ce n’est qu’une brèche dans laquelle je m’engouffre. Au début de ma vie professionnelle, les galeries me renvoyaient vers les médias, les médias vers les galeries ; maintenant, chacun sait que je me situe entre les deux.

En novembre 2010, vous vous rendez au Nigeria pour la première fois.

Dès la première demi-heure, j’ai flairé le sujet. Cette façon qu’avait le chauffeur de taxi de s’adresser à moi… Ça fleurait le néo-colonialisme. J’étais sûr d’avoir une histoire : j’ai commencé tout de suite à prendre des photos dans les clubs de bridge, les bars, j’ai fait ami-ami. Je ne m’avançais pas masqué, j’étais une partie intégrante du débat ; je leur disais, en substance, que c’étaient des salauds. Mais j’ai quand même morflé devant tant d’immoralité. C’est mon côté contradictoire : j’ai besoin d’être heurté par un sujet pour qu’il me donne envie de travailler dessus ; mais parfois, je le subis. Là encore, je ne suis pas journaliste.

Vous avez pensé à arrêter ?

Deux ou trois fois, oui. Je suis retourné au Nigeria six semaines, début 2010, pour refaire des photos avec les expatriés et compléter le sujet avec les victimes de leur pillage : les populations locales. Bizarrement, j’ai été plus retourné par ce que je voyais dans les compounds que par ces gens qui vivent dans le mazout. C’est terrible, mais tu peux imaginer un Noir qui crève de faim. Moins un Blanc qui frappe sa gouvernante, ou qui s’en sert de prostituée.

Les expatriés photographiés ont-ils vu votre reportage ?

Je l’ai apporté en mains propres à plusieurs protagonistes de l’histoire. Ça leur a brulé les doigts. Ils n’étaient pas en colère contre moi, ils savaient ce que j’allais faire de mes images. Mais se voir comme ça… Ça ne ferait plaisir à aucun homme.

Propos recueillis par Marion Quillard



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