10 avril 2015

Les dessous de l’image

« L’ironie de notre métier »

Colin Delfosse

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué. Ce vendredi, le photographe belge Colin Delfosse a choisi une image du Congo.



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© Colin Delfosse

« J’ai commencé il y a un an un projet sur Mobutu, le maréchal qui a dirigé le Zaïre, l’actuelle République démocratique du Congo, juste après la décolonisation, entre 1965 et 1997. Je cherche les traces qu’il a laissées sur le territoire et sa population, car son règne a laissé un goût doux-amer aux Congolais.

Dans les années 1970-1980, il a voulu réindustrialiser le pays avec ce qu’on a appelé « les éléphants blancs » : des projets gigantesques, financés par les institutions internationales et l’État congolais, qui ont mené à la gabegie et à la faillite… Parmi ces grandes lubies, Mobutu, toujours en quête d’argent et de prestige, a cédé une partie de la région du Katanga à une société allemande, ORTAG, qui voulait y installer un programme spatial low cost. Le territoire était grand comme trois ou quatre fois la Belgique !

Des infrastructures sont alors construites au milieu de nulle part. OTRAG envoie une première fusée dans l’espace, sans soucis. Pour le deuxième essai, Mobutu arrive en grande pompe, entouré des télés belge et zaïroise… mais la fusée s’écrase au fond d’un ravin. Fiasco total. Sur un film de l’époque, on voit un Mobutu passablement vexé par cette humiliation publique. Puis l’Europe, la Russie et les États-Unis, jugeant d’un très mauvais œil la concurrence de ce programme spatial, exercent des pressions sur le maréchal et le programme est abandonné.

Je voulais absolument me rendre sur les lieux de ce projet complètement fou. J’en avais trouvé les coordonnées GPS et ils se situaient au milieu de la forêt congolaise. Pour m’y rendre j’ai dû prendre deux avions, des transports en commun et une moto pendant une journée entière, le tout avec ma chambre technique sur le dos…

Trois jours plus tard, je suis arrivé vers 16h30 dans un petit village. Personne ne voulait me conduire sur le plateau : « Non, non, non, ici à 18h il fait nuit vous savez ! ». J’ai insisté, emmené un gars, on a traversé le fleuve et commencé à grimper. On n’était pas encore en haut qu’un orage a grondé au loin. J’ai pris cette photo et peu après, des trombes d’eau se sont abattues sur nous.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir :

J’aime cette image parce que la fusée de Mobutu est tombée précisément là. Je l’aime parce qu’elle est mystérieuse, elle raconte quelque chose du Congo qui n’est pas directement visible sur la photographie. Et elle me rappelle l’effort qu’il a fallu pour photographier un paysage qui finalement… est assez commun au Congo ! C’est l’ironie de notre métier. »

Propos recueillis par Marion Quillard



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