21 mars 2014

L’œuvre d’une vie

Dans un livre intitulé « My piece of sky », la photographe Mariella Furrer livre une enquête foisonnante et terrible sur la pédophilie en Afrique du Sud



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© Mariella Furrer

Comment qualifier My piece of sky, le livre de la photographe Mariella Furrer ? C’est une somme. Une enquête de dix ans, une œuvre cathartique. Un marathon, éprouvant. Les mots manquent, pour parler de ce travail documentaire sur la pédophilie en Afrique du Sud. « Un livre nécessaire », cela serait sans doute le plus juste.

Au départ, en 2002, ce n’est qu’une commande pour un magazine féminin américain. La photographe d’origine libanaise, alors installée au Kenya, passe trois jours dans l’unité de protection de l’enfance d’une petite ville sud-africaine. « J’ai été aspirée », dit-elle. Les viols sont si courants, le sujet lui est si proche : Mariella Furrer a elle aussi été victime d’une agression sexuelle, à l’âge de cinq ans. « Si j’avais su qu’il y avait autant d’actes pédophiles, tout le temps, partout, je me serais peut-être sentie un peu mieux. J’imaginais tellement que j’étais seule au monde, seule avec ma honte... »

La photographe s’immerge dans l’horreur, à la rencontre des victimes, de leur famille, puis des pédophiles : « Au début, tu penses que tu pourrais les tuer. Et puis, tu apprends à les écouter. » Elle écume les services de protection de l’enfance, les locaux de la police, les bureaux des juges. À chaque fois, elle doit apprivoiser les douleurs, respecter les pudeurs. Face aux victimes, elle s’assied dans un coin, à hauteur d’enfant, avec son Leica, et attend le bon moment, ou le moins mauvais. Cela prend du temps. Dix ans, en fait.

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© Mariella Furrer

Dans la préface du livre elle écrit : « Plusieurs fois j’ai voulu fuir ces interviews et ces photos, faire comme si je ne les avais jamais vues ou entendues. Ce qui m’a empêché de le faire, c’est juste un certain sens du devoir envers ceux qui ont partagé avec moi leurs secrets les plus intimes, les plus sombres, pour que ce qui leur est arrivé n’arrive plus jamais. »

My piece of sky est un recueil de 600 pages, rempli de photographies, de témoignages, de longues interviews, de dessins ou de poèmes qui racontent tous, collés les uns aux autres, la violence de la pédophilie. Officiellement, cinquante enfants sont violés chaque jour en Afrique du Sud. Les activistes pensent que les victimes sont probablement vingt fois plus nombreuses. « Et la situation n’est pas spécifique à ce pays, c’est partout pareil. », dit la photographe.

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© Mariella Furrer

Après dix ans de travail, le livre n’a pas été facile à éditer. Mariella Furrer a notamment reçu l’aide du photographe britannique Gary Knight. « Pour moi, le livre n’est pas complet. J’aurais dû continuer. Mais je ne le pouvais plus. » La photographe se raconte depuis le Costa Rica, où elle fait « un break ». Elle souffre d’un syndrome de stress post-traumatique, apprend à vivre avec. « Travailler sur la pédophilie a pris tout mon temps, tout mon espace. Maintenant que c’est fini, c’est le vide. »

Marion Quillard

My piece of sky
De Mariella Furrer (2013)


Vous pouvez vous procurer le livre sur www.mypieceofsky.com



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