4 juillet 2013

Les dessous de l’image

"La Mort me regardait"

Nicola Lo Calzo

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Nicola Lo Calzo

"Je travaille depuis trois ans sur l’héritage de l’esclavage et de la traite des Noirs, à la fois en Afrique mais aussi de l’autre côté de l’océan, en Amérique. Cette photo fait partie d’un ensemble d’images sur la communauté Agoudas : des descendants d’Afro-Brésiliens qui, esclaves affranchis, sont revenus au Bénin au début du 19e siècle pour monter un commerce d’esclaves. Le fondateur de cette famille s’appelle Francisco Félix de Souza, il était l’un des plus gros négriers d’Afrique occidentale à l’époque de la traite. Aujourd’hui, ses descendants sont éparpillés dans les pays du golfe de Guinée. Ils sont souvent fonctionnaires, ont des postes importants. Dans la plupart des cas, ils sont simplement passés du pouvoir économique au pouvoir politique…


Le 6 octobre de chaque année, ils se rassemblent pour fêter la naissance du père fondateur. Ils organisent une sorte de carnaval, ça s’appelle le Buryan. Du temps de l’esclavage, le carnaval était le seul moment où les esclaves pouvaient tourner en dérision leur maître, incarner des icônes et des caricatures. Le jour du Buryan, certains membres de la famille se déguisent et toute la communauté se retrouve au palais Singbomey à Ouidah sur la côte béninoise. Les festivités s’achèvent à la nuit sur la plage.


J’ai tissé des liens avec Gerardo de Souza, l’un des héritiers. C’est lui qui m’a introduit dans ces festivités extrêmement codées, chargées en symboles. Il m’a montré les costumes, expliqué leurs significations... On a décidé ensemble de partir plus tôt de la fête et de se rendre sur la plage avant les autres pour faire des photos et profiter des dernières lueurs du jour. En octobre, la nuit tombe vite, il faut donc se dépêcher. Nous sommes partis à trois : Gerardo, son cousin Miguel portant un masque de Mort, et moi. La plage est à 4 km du palais. Nous avons pris un taxi moto pour aller plus vite, il y avait des embouteillages, j’étais pressé, je voyais le soleil descendre et j’avais peur de rater le moment…

Cliquer sur l’image pour l’agrandir :

Nous finissons tant bien que mal par arriver sur la plage. On commence les photos lorsque Miguel réalise qu’il lui manque les gants blancs, symbole du pouvoir et de la mort. Il a donc mis les gants puis repris les poses. De toutes celles que j’ai prises, cette photo se dégage du lot : Gerardo était tourné vers la mer, mais la Mort me regardait. La mer, c’est par elle qu’est passé l’esclavage…"


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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