17 juillet 2013

La dame photo des corons

Dans le Nord, le Centre régional de la photographie est niché dans l’ancienne poste d’une petite ville du bassin minier. Sa directrice depuis 2006, Pia Viewing, déborde d’idées pour rapprocher l’art et les habitants



Une mobylette pétarade autour de la place de l’église. Sur l’engin au moteur trafiqué, un jeune sans casque passe et repasse devant des maisons en briques rouges, une salle des fêtes à la façade défraichie et… le Centre régional de la photographie. Depuis trente ans, la galerie accueille des artistes en résidences et monte des expositions. Mais pour les onze mille habitants de Douchy-les-Mines, dans le Nord, le modeste bâtiment reste « l’ancienne poste ».

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© CRP


Pia Viewing a repris les rênes du centre en 2006. Dans l’une des deux petites salles au carrelage désuet, elle inaugure la dernière exposition : des photos d’adolescents migrants qui tranchent avec les corons alentour. Les migrations, un thème que cette blonde aux cheveux courts connaît bien. Née au Zimbabwe d’un père britannique et d’une mère hollandaise, elle a quitté l’Afrique à 18 ans pour faire ses études en Europe. Après un tour de France des centres d’arts et un passage par Amsterdam, elle atterrit à « Douchy ». Sa présence ici est aussi étonnante que celle du Centre régional de la photographie.


Avec un taux de chômage de plus de 20%, la commune du bassin minier a souffert de la fermeture des derniers puits et des usines sidérurgiques. Le Centre d’art en est une conséquence directe : il est né d’un petit groupe d’employés des hauts fourneaux d’Usinor licenciés en 1982. Des passionnés de photo qui ont investi l’ancienne poste un an plus tard.


« Je suis fière que le Centre se trouve à Douchy », dit Pia pour conclure son discours. Pourtant, parmi ceux qui l’écoutent – l’artiste bien sûr, quelques élus, les adolescents des photos qui ont déjà bien grandi –, peu voire pas de Douchynois. « La ville n’est pas facile d’accès », concède la globetrotteuse avec une pointe d’accent.


La galerie expose en région, en France et à l’étranger. Et c’est hors de ses murs qu’elle enregistre le plus de visiteurs : 55000 au total l’année dernière, seulement 1500 à l’ancienne poste. Faire venir les Douchynois est l’une des priorités de Pia Viewing. Elle explore donc de nouvelles façons de confronter les habitants à la photo. Certaines sont assez classiques : elle organise une exposition par mois à la mairie. « Les gens y passent forcément et ils doivent parfois patienter. Autant que ce soit en regardant de belles photos ».

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© CRP

Elle a aussi remarqué qu’ils venaient plus facilement quand le sujet les touchait. En 2010, elle épluche les 375 000 clichés d’archives du fonds photographique des Houillères et en garde un sur mille. Adolescente, Pia Viewing militait pour l’indépendance de son pays natal, victime de l’apartheid. À 45 ans, elle a de nouveaux engagements : faire en sorte que le bassin minier ne renie pas son histoire et que la photographie soit accessible à tous.


L’ancienne poste des années 1930 accueille au moins quatre expositions par an. Mais auprès des habitants, elle fait d’abord de la sensibilisation à la photographie. « Aujourd’hui, avec Internet et la télévision, les gens sont bombardés d’images. Il faut les éduquer pour qu’ils sachent les analyser ». Pia Viewing a mis en place une série d’ateliers, destinés aux enfants des écoles environnantes, à des personnes en réinsertion ou aux patients de l’hôpital psychiatrique voisin. « Ils viennent pour comprendre, éventuellement aimer, mais surtout pour faire de la photo. »

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Les petits locaux sont peu adaptés à l’objectif qu’elle s’est fixé. En mai, la galerie a dû fermer un mois pour accueillir les ateliers. « Les enfants ont pris des photos et les ont transformées en jeux. Les parents ont été invités. Plus d’une cinquantaine sont venus. » L’ancienne poste était pleine. Pleine de Douchynois.


Les adultes, eux, se sont penchés sur les 8000 photos de la collection permanente pour créer leur propre exposition. Ils ont organisé un vernissage dans leur quartier. « Autour d’un verre, ils ont expliqué à leurs voisins les photos choisies. »


Plus insolite, le Centre de la photographie propose aux habitants (et aux autres) de profiter de certains clichés de la collection à domicile. Via « l’Artothèque », ils peuvent rapporter chez eux un Depardon, un Doisneau ou un Ronis comme ils emprunteraient un livre à la bibliothèque. Le concept est rare : il n’existe que deux artothèques de ce genre en France. Peu de Douchynois ont sauté sur l’occasion d’accrocher un Salgado au dessus de leur canapé. Le prêt attire davantage les collectivités locales et les entreprises.


Pia a encore bien d’autres idées. Pourquoi pas transformer de temps à autres la salle d’exposition en petit restaurant ? Les salariés des environs viendraient déjeuner au milieu des photos tout en évitant la traditionnelle frite-mayo.


Camille Drouet



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