9 septembre 2012

La dernière frontière

Depuis 2009, le photographe Justin Jin décrypte les mutations démographiques et économiques de l’Arctique russe. A la frontière du pôle nord cohabitent autochtones, villes fantômes et nouvelles colonies énergétiques. Un travail exposé jusqu’au 16 septembre à l’édition 2012 de Visa pour l’image, le festival de photojournalisme de Perpignan



Quarante heures durant, le train de Moscou file plein nord à travers des paysages gelés. Justin Jin, photographe chinois de 38 ans, se dirige vers le cœur de l’Arctique russe. La végétation se fait de plus en plus rare, et soudain ne reste que de la glace, à perte de vue. Dans cette nature vierge et rude se dresse un campement de Nenets. Ces éleveurs de rennes, installés dans la région depuis des millénaires, ont été sédentarisés de force et parqués dans des logements en dur par les Soviétiques. Rares sont ceux qui ont pu garder leur vie de nomade. C’est chez eux que Justin Jin va entreprendre son projet.


Il s’est installé en Russie après avoir longtemps travaillé sur la Chine (son projet sur les usines de jeans est paru dans le numéro 1 de 6Mois). Il veut maintenant raconter l’histoire des flux migratoires et économiques du grand nord russe et commence tout naturellement chez ces autochtones. Trois ans durant, financé par la fondation Magnum et le magazine Géo Allemagne, il travaille autour de trois grands sites de l’Arctique : Mourmansk à l’Ouest, Vorkouta à l’Est, et entre les deux le territoire des Nenets investi par les compagnies pétrolières et gazières.

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Un monument fait d’avions de chasse domine l’horizon de Mourmansk, la plus grande ville du monde au nord du cercle arctique, plaque tournante du transport maritime et centre industriel de première importance. © Justin Jin / Cosmos


1991 : l’Union soviétique s’effondre et avec elle les villes principales de l’Arctique. Durant la Guerre froide, le pouvoir soviétique a investi cette zone frontalière. Il y a construit des villes et exploité les mines de charbon. Salaires élevés et subventions ont attiré des pionniers. Après la chute de l’URSS, ces villes perdent leur intérêt stratégique. Trop chères à entretenir, elles sont rapidement abandonnées par le pouvoir : écoles et industries ferment, 90% de la population locale quitte le grand nord. Justin Jin a rencontré quelques uns des derniers habitants de ces cités. Au chômage, souvent trop pauvres pour faire le chemin du retour, ils errent parmi ces bâtisses ravagées par le froid et la neige.

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Karp Belgayev, mineur de fond, dans les rues désertées de son village de l’Arctique, près de Vorkouta, dont il est l’un des dix derniers habitants : la plupart des villageois sont partis quand les mines de charbon de l’époque soviétique ont fermé. © Justin Jin / Cosmos


Tandis que ces derniers bastions russes meurent à petit feu, de nouvelles colonies poussent comme des champignons à des centaines de kilomètres de toute civilisation. Les logements des ouvriers envoyés là pendant l’hiver, semblables à des conteneurs, servent de dortoirs et de salles à manger. Ni enfant ni femme – hormis la cuisinière. La cervelle de rennes gelée n’est pas à son menu. Elle a en revanche été à celui de Justin Jin pendant son séjour chez les Nenets. « C’est doux comme du sorbet ».


Victoria Scoffier



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