10 septembre 2013

Visa pour l’Image

La guerre du silence

Mary F. Calvert travaille sur les viols au sein de l’armée américaine. Samedi à Perpignan, son "work in progress" a reçu le Prix Canon de la femme photojournaliste.



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© Mary F. Calvert

Une grappe de manifestants devant la colline du Capitole, à Washington. Quelques pancartes, autant de slogans. En cette journée fraîche de mars 2013, des hommes et des femmes s’apprêtent à témoigner devant des sénateurs des abus sexuels dont ils ont été victimes pendant leur carrière – souvent écourtée - dans l’armée américaine. Mary F. Calvert s’approche, échange quelques mots. Elle avait entendu parler du sujet quelques semaines plus tôt : « J’étais en colère, je voulais faire quelque chose. Comment pouvait-on violer au sein de l’institution qui, par définition, est censée protéger notre pays ? »

Devant le Congrès, elle rencontre Jessica Hinves, une blonde énergique bien décidée à parler. Mécanicienne dans l’armée de l’air, elle a été violée par un membre de son escadron sur la base de Lackland, à San Antonio, au Texas. Elle a porté plainte mais, la veille de son procès, un commandant lui a dit : « Il n’a pas agi en gentleman, certes, mais il n’y a aucune raison de le poursuivre. » Jessica est rongée par la rage. Elle n’a pas peur de l’appareil photo : « Elle était prête, je l’ai cueillie. », résume Mary F. Calvert.

Jessica lui présente d’autres femmes. L’une a été violée sur la même base militaire de Lackland. Le type a été reconnu coupable de viols sur dix autres femmes sous son commandement. D’autres acceptent de recevoir la photographe chez elles. Mary F. Calvert remonte les Etats-Unis, direction le Maine, pour rencontrer Jennifer Norris. Celle-ci a été droguée et violée par son recruteur. Une fois dans l’armée, elle a dû repousser plusieurs fois les assauts de son instructeur. Les photos la montrent, regard hagard et kilos en trop, en train de faire ses courses ou de pleurer au téléphone.

Kate Weber, en Californie, a été violée pendant une semaine lors d’un détachement en Allemagne de l’armée de l’air. Elle avait dix-neuf ans. Aujourd’hui, elle souffre d’un syndrome de stress post-traumatique et passe ses journées sous sa couette. Mary F. Calvert a photographié son fils, atteint du même trouble, en train de piquer une crise.

« Ce sera ELLE »

Ses images parlent d’un quotidien bouleversé tant par le crime lui-même que par ses conséquences. Quand elles portent plainte, les militaires subissent les reproches de leurs collègues, hommes et femmes : « Je ne comprends pas pourquoi les femmes ne montrent pas plus de solidarité, s’étonne la photographe. Je crois que c’est une question de structuration du pouvoir. Dans l’armée, tu obéis aux ordres et, puisque la hiérarchie est masculine, tu obéis aux ordres des hommes. » Le procès, quand il y en a, se déroule selon les règles de la justice militaire. « La défense est pathétique : les chefs peuvent arguer qu’ils ont besoin d’un pilote, que l’agresseur en est un bon, et ça marche. »

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Cliquez sur l’image pour découvrir plus de photos sur le site personnel de Mary F. Calvert


Pour la seule année 2012, on estimait à 26 000 le nombre d’abus sexuels au sein de l’armée américaine. « Plus de la moitié des agressions concernent des hommes. Si tu es militaire au sein de l’armée américaine, tu as plus de risques d’être violé qu’un détenu dans une prison américaine. » Mary F. Calvert n’a pas de mots assez durs : « Si tu es un cas pathologique et que tu veux faire carrière, vas-y, engage-toi dans l’armée ! »

Pour le moment, la photographe se concentre sur les violences faites aux femmes, son sujet de prédilection. Elle aimerait suivre une ou deux militaires, dans la durée, et présenter son travail fini à Perpignan en septembre 2014. Elle a le temps : elle a justement quitté son poste au Washington Times pour en avoir. Elle attend la bonne rencontre : « Jessica, Jennifer et les autres vont "plutôt bien”. Elles sont actives, voire activistes, quand d’autres se murent encore dans le silence. » Mary F. Calvert conclut par une jolie formule : « Quand j’aurai trouvé celle qui refusera d’être prise en photo, ce sera ELLE. »

Marion Quillard

« The War within : Sexual violence in America’s military », un projet de Mary F. Calvert, lauréate 2013 du Prix Canon de la femme photojournaliste.



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