15 août 2013

Les dessous de l’image

"La possibilité d’avancer calmement"

Stéphanie Tétu

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué



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© Stéphanie Têtu

« Nous sommes en juin 2010 et je viens de rencontrer ce groupe de gens sur la route de Lagodekhi en Géorgie, au pied du Caucase et à quelques kilomètres de la frontière de l’Azerbaïdjan, culture de steppes et des bergers où le cheval demeure un outil de vie. Nous ne discutons pas longuement mais cet instant me touche. Il me rappelle mes premiers périples en Roumanie, à l’époque où je faisais tout en charrette. Comme les habitants.


Cette photo ne raconte pas l’histoire d’une personne ni d’une identité nationale en particulier. Elle aurait d’ailleurs pu être prise dans un pays voisin. Ce qui m’intéresse, c’est le mode de vie et la culture de ces régions-là, l’atmosphère paisible, le rythme tranquille de leur marche. Le choix du pied, et non du visage, donne une plus large portée à l’image. Les pieds nus un peu tâchés par la terre reflètent ce rapport à la nature qui me fascine. Et la charrette incarne ce que je recherche dans un voyage : la sensation si particulière de se laisser ballotter, la possibilité d’avancer calmement. Là, je suis partie sans but, après la naissance de ma fille, pour prendre le temps…

Cliquer sur l’image pour l’agrandir :


Toutefois, les pays de l’est évoluent à une vitesse ahurissante : les gens marchent moins, utilisent de moins en moins de chevaux. Je me suis rendue à la frontière de l’Azerbaïdjan car je savais que les chevaux y conservaient une place importante. Et je n’ai pas été déçue : alors que les touristes se ruaient frénétiquement vers le Caucase pour faire du ski, j’ai suivi cette charrette jusqu’à l’étonnant marché aux chevaux dominical de Kabali, avec les maréchaux-ferrants azéris qui s’activent en permanence. Des visages, des dizaines de visages azéris, plus orientaux, plus mates, des femmes souriantes avec des dents en or et puis de la fierté à revendre. Encore et encore.


Dans cette photo, il y a donc aussi un peu nostalgie. C’est tendre et triste à la fois. Parce que c’est éphémère. Parce que ça va disparaître. Avec les photos, je capture et je conserve quelque chose qui s’est déjà effacé. J’appréhende de retourner dans les pays de l’est car j’ai peur de ne plus voir ce qui m’attirait, comme ce côté rural qui s’estompe. Les routes principales sont déjà pleines de voitures et interdites aux charrettes. »


Propos recueillis par Alice Rosenthal



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