12 septembre 2014

La rue coupée en deux

Lorenzo Meloni

Chaque semaine, un photographe décrypte l’une de ses images qui l’a marqué.



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© Lorenzo Meloni


« Cette rue de Tripoli, la deuxième ville du Liban, s’appelle "la rue de Syrie". Elle est assez loin de la frontière et pourtant elle vit au rythme du conflit syrien depuis plus de trois ans. D’un côté habitent des Alaouites, et dans les immeubles en face, ce sont des Sunnites. Les uns soutiennent Bachar Al-Assad, les autres les mouvements rebelles. Un discours du tyran syrien diffusé à la télévision, un bombardement, des jeunes morts en martyrs, un afflux de réfugiés : tout nouvel événement dans la région aiguise les tensions.


Postés aux fenêtres, des snipers tirent à l’aveugle. Dans ce quartier pauvre, les victimes sont des hommes, des femmes, des enfants partis une pièce à la main acheter du pain. Des voisins, des amis de voisins, des gens forcés de continuer à vivre malgré tout, d’aller à l’école, au travail, au marché. Chaque vie coûte moins de un dollar, le prix d’une balle de Kalachnikov. Les snipers- des habitants- sont payés pour faire ce job jusqu’à 500 dollars par mois par des politiciens, ils me l’ont raconté. Ils arrêtaient de tirer pour que je cesse de prendre des photos, par crainte d’être reconnus, par peur des vengeances.


Les chars postés au milieu de la rue sont ceux de l’armée libanaise. Le gouvernement veut prouver qu’il n’a pas abandonné la population, mais les soldats sont évidemment trop peu nombreux pour instaurer la paix. Ils sont appelés à être les spectateurs, voire les victimes de balles perdues. C’est voulu. Les principales coalitions politiques libanaises et les membres du Hezbollah ont tous intérêt à maintenir une tension constante et le chaos. Diviser pour régner : c’est ainsi que l’État libanais s’est imposé, après 15 ans de guerre civile sans vainqueur. Les gens ont vécu depuis des générations la guerre comme une présence constante dans leur vie : rien ne les surprend, tout est considéré comme normal.


En vivant au Liban, j’ai réalisé à quel point le mot paix n’a pas de sens. Les quatre millions de Libanais restés au pays sont de plus en plus divisés en factions, et le million de réfugiés syriens modifie le fragile équilibre politique. J’ai pris cette image de la « rue de Syrie » il y a environ un an. Depuis, rien n’a changé. »


Propos recueillis par Léna Mauger



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