27 février 2015

La ville de Charleroi conteste un sujet primé au World Press

Deux semaines après l’attribution du World Press - le plus prestigieux prix de photojournalisme - à Giovanni Troilo pour une série sur Charleroi, le maire de la ville belge dénonce une "grave falsification de la réalité". Il a demandé au World Press de retirer son prix au jeune photographe italien.



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Capture d’écran du site de Giovanni Troilo

Chaque année le World Press Photo distingue l’élite du photojournalisme. C’est le prix le plus prestigieux de la profession. Le jury de 19 professionnels récompense la photo de l’année, le meilleur portrait, le meilleur reportage en sports, en news, etc…

Le 12 février, le World Press a remis son premier prix dans la catégorie « problématiques contemporaines » à un jeune photographe italien, Giovanni Troilo, pour sa série sur la ville de Charleroi intitulé « Le cœur noir de l’Europe ».

Dans son texte de présentation, le photographe décrit « une ville proche de Bruxelles qui a vécu l’effondrement de l’industrie textile, la montée du chômage puis de l’immigration et une flambée de la petite délinquance ». Giovanni Troilo voit une ville malade : « Les routes, qui étaient propres et fleuries, sont aujourd’hui abandonnées et en mauvais état. La végétation reprend ses droits au milieu des bâtiments désaffectés. Seuls une sexualité perverse, une haine raciale, une obésité névrotique ou un abus de drogues semblent être les solutions pour rendre ce malaise endémique acceptable. Charleroi est le reflet de ce qu’il se passe à plus grande échelle en Europe. Est-ce que nous devons rester ensemble alors que notre mission principale a échoué ? C’est cette question qui est posée à l’Europe aujourd’hui, c’est cette question qui est posée à la ville de Charleroi, le cœur noir de l’Europe »

Une de ses photos montre une jeune femme, la tête effondrée sur une table. La légende mentionne un asile psychiatrique. L’image suivante est un gros plan de gobelets en plastique. Tous contiennent des pilules de tailles et couleurs différentes. L’ambiance dépressive qui émane du reportage n’a pas du tout plu au maire de Charleroi.

Le 25 février, Paul Magnette a adressé une lettre au directeur du World Press dans laquelle il dénonce « un sujet photographique littéralement monté de toutes pièces ». La rédaction du site Our Age Is 13 s’est procurée le courrier. « Ce sujet est une grave falsification de la réalité portant préjudice à la Ville de Charleroi et à ses habitants ainsi qu’au métier de photojournaliste » écrit Paul Magnette avant d’évoquer « le caractère mensonger des légendes, le travestissement de la réalité, la construction d’images choc mises en scène par le photographe, malhonnêtes et qui trahissent les bases de l’éthique journalistique. » Pour toutes ces raisons, il demande au World Press de revenir sur sa décision.

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Capture d’écran du site du World Press


Giovanni Troilo a habité Charleroi. Sa famille y vit toujours. Le quotidien italien La Republicca l’a interviewé par téléphone, il ne bouge pas de sa ligne de défense : « ce n’est pas du reportage, c’est du storytelling ».

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Capture d’écran du site du World Press


Une de ses photos montre une voiture garée à l’orée d’une forêt, tous phares allumés. La légende dit que c’est ici que les jeunes se retrouvent pour faire l’amour. Ce cliché est critiqué par le maire de Charleroi car la voiture appartient au cousin de Giovanni Troilo. Réponse : « Je n’ai jamais prétendu avoir surpris un couple dans cette voiture. Je ne trompe personne. La situation que je photographie est réelle, l’endroit est réel, cela se passe réellement à cet endroit. »

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Capture d’écran du site du World Press


Sur un autre cliché, des hommes et des femmes, nus pour la plupart, jouent aux anthropophages. Ces gens sont des modèles, ils posent pour un peintre. Réponse : « Ce n’est pas un reportage au sens classique. C’est une histoire, c’est mon histoire faite de choses que j’ai vues. Je sais que cela existe ». La photo la plus sombre de la série est prise dans « un bâtiment abandonné ». Elle montre, selon la légende, « Maître Doberman et Clara la Chienne » dans une séance sadomaso. La femme est nue, prisonnière d’une cage grillagée. Explications : « J’étais présent à l’une de ces soirées, je n’avais pas pris de photo mais j’avais demandé si je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait. La salle existe, la cage aussi et elle sert à cela. Tout est vrai. »

Giovanni Troilo a été primé dans la catégorie « problématiques contemporaines ». Ses photos d’asile psychiatrique, de policiers en action et de médicaments auraient pu être prises dans n’importe quelle ville d’Europe. Elles peuvent être jugées parfaites techniquement, belles ou insoutenables, mais mises bout à bout elles ne constituent pas une histoire. Ce n’est pas du photojournalisme.

A la fin de l’entretien, La Republicca pose cette question à Giovanni Troilo :
-  Si ce n’est pas du reportage, qu’est-ce que c’est ?
-  Un message différent, raconté avec des moments différents… Je ne suis pas allé photographier un cambriolage en direct, tu comprends ? J’ai interprété ma ville et son atmosphère dans ses aspects les moins évidents.


A Charleroi, Paul Magnette attend la décision du World Press, une fondation qui se donne pour but de « contribuer à la compréhension du monde grâce à un photojournalisme de qualité ». L’institution a annoncé sur son site qu’elle allait très bientôt rendre publique sa réponse.

Pour voir la totalité du sujet de Giovanni Troilo primé au World Press, cliquez ici

Mathieu Palain



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