6 novembre 2013

Zoom sur

Lagos, Lagos !

Jusqu’au 16 novembre, se tient au Nigéria la quatrième édition du festival photo de Lagos. Il s’offre Martin Parr en guest star, expose Cristina de Middel à quelques mètres d’un jeune talent sorti d’un bidonville et se réapproprie les icônes africaines de l’art contemporain. La mégapole africaine a un appétit d’ogre.



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Polo Club de Lagos, mars 2013 ©Jane Hahn


Le soir de l’ouverture de LagosPhoto, pendant qu’une partie la jeunesse branchée s’entretenait de la vivacité des arts visuels africains une coupe de champagne à la main, l’autre s’affichait au pied des podiums de la Fashion Week à deux pas de là. Il y a des jours sur Victoria Island où le calendrier des mondanités est chargé. Le quartier est l’un des plus huppés de la folle capitale économique nigériane. Jusqu’au 16 novembre, il accueille la quatrième édition de LagosPhoto, jeune festival international de photographie nigérian.

Il y a quelques années, son fondateur, Azu Nwagbogu, passait ses journées dans un laboratoire de Cambridge, au Royaume-Uni, à tenter de faire progresser les traitements contre le cancer. De retour au Nigéria en 2006, à 31 ans, le scientifique veut « améliorer les conditions sanitaires en Afrique » en menant des recherches épidémiologiques sur le terrain. A Lagos, il découvre la photo grâce à son frère, propriétaire d’une galerie.

« Pas que pour les bourgeois »

La scène nigériane est en pleine éclosion, de grands collectionneurs sont nés parmi les fortunes érigées dans le pétrole. Les appareils numériques sont plus accessibles et la photo se généralise jusque dans les bidonvilles. Dans les cabanes de tôles ou de bois, le smartphone remplace le reflex. Facebook offre un espace de stockage à défaut d’ordinateur.

« Le continent change, l’Afrique devient de plus en plus visuelle mais les Africains n’ont pas l’opportunité de raconter leur propre histoire, explique Azu. J’ai pensé que le festival serait plus utile à la santé de ce pays que tout ce que j’aurais pu faire dans le domaine de la science. »

En 2010, Azu Nwagbogu lance la première édition de LagosPhoto grâce au soutien de l’une des plus riches familles du Nigéria. L’événement attire l’élite, mais l’esprit se veut « décontracté ». Azu n’aime ni les attitudes ni les étiquettes. Alors que les plus belles demeures de Lagos se cachent derrière des murs surmontés de barbelés, l’ancien scientifique affiche la photo dans les rues surpeuplées : « On essaye de faire tomber les barrières, de dire que l’art n’est pas que pour les bourgeois ».

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Les Afronautes ©Cristina de Middel


Cette année, le festival accueille une cinquantaine de photographes venus de quinze pays. Ils sont africains, européens, américains, leurs travaux naviguent entre reportages documentaires et art contemporain. Certains sortent des bidonvilles établis sur les bords du lagon, d’autres ont une collection à la Tate Modern, l’un des plus grands musées d’art contemporain de Londres. « Je veux que Cristina de Middel soit exposée dans la même salle que Samuel Fosso ou Afose Sulayman », résume le fondateur du festival.

Cristina de Middel est l’auteur du portfolio Les Afronautes, publié dans le numéro 5 de 6Mois. En 2011, elle s’était amusée à imaginer ce qu’avait pu être l’improbable projet d’expédition lunaire né en Zambie dans les années 1960. Depuis que le photographe et collectionneur Martin Parr a fait savoir qu’il s’était procuré cinq exemplaires de son livre, certaines photos de Cristina se vendent plus de 10000 dollars. Son travail est exposé pour la première fois sur le sol africain. Azu l’a convaincue de mener son prochain projet au Nigéria.

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Samuel Fosso en Mao dans sa dernière série, "L’Empereur d’Afrique"
©Samuel Fosso
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Samuel Fosso en Martin Luther King dans la série "African Spirit" ©Samuel Fosso
























Il y a vingt ans, Samuel Fosso tenait un petit studio photo dans les quartiers glauques de Bangui, en Centrafrique. Le photographe avait pris l’habitude de finir les pellicules de ses clients en prenant la pose déguisé en star de cabaret ou plus simplement en slip. En 1994, ses autoportraits sont la révélation de la première biennale de Bamako, au Mali. Exposé dans le monde entier, le photographe aurait pu offrir les honneurs de sa nouvelle série, L’Empereur d’Afrique, à New York ou Londres. Il a préféré Lagos.

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Le marché aux poissons de Makoko, l’un des plus vieux bidonvilles de Lagos. Le photographe a 23 ans, il a grandi dans le quartier.
©Afose Sulayman


Afose Sulayman a 23 ans et fabrique des chaussures pour vivre. Il a grandi dans le bidonville de Makoko qui grignote la lagune depuis des décennies au gré de l’arrivée des migrants. On y circule en pirogue entre les cabanes sur pilotis, au milieu des ordures et de l’épaisse fumée noire crachée par les poêles à frire de fortune. En 2010, deux photographes nigérians ont lancé ici un atelier pour apprendre la photo aux jeunes du bidonville. Une vingtaine d’aspirants s’est présentée à la première leçon. Quelques mois plus tard, ils ne sont plus que cinq, puis deux : Sulayman et Monday. En 2011, ils terminent finalistes d’une compétition sponsorisée par un opérateur de téléphone pour découvrir de nouveaux talents. Sulayman photographie la vie autour des cabanes sur pilotis. Il est obsédé par la photo documentaire, il dit qu’elle lui permet de « connecter avec les gens ».

« Atlantic City »

A cent mètres des expositions de Cristina, Samuel et Sulayman, les pelleteuses s’agitent dans le sable. LagosPhoto n’aurait pu rêver meilleur décor pour illustrer le thème de sa quatrième édition : « The Megacity and the Non-City ». Dans quelques années, sur la pointe de Victoria Island, sortira de l’eau Atlantic City, la plus grande île artificielle du continent. Son promoteur, Eko Atlantic, la rêve en Manhattan : dix kilomètres carrés de logements, bureaux, espaces verts et commerces pour donner un peu d’air et de modernité à Lagos qui étouffe sous ses quinze millions d’habitants. Les experts prédisent que la ville franchira le cap des vingt millions d’âmes d’ici 2020.

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Mars 2013, tournoi de polo à Lagos. Pratiqué par l’élite, le polo est en pleine renaissance avec le boom économique du Nigéria. ©Jane Hahn


Le festival de Lagos se veut le reflet des changements à l’œuvre dans le pays. Le Nigéria est le premier exportateur de pétrole d’Afrique, la deuxième puissance économique du continent. Mais la croissance ne profite pas à tous. Exposée à Lagos, la photographe américaine Jane Hahn s’est intéressée aux clubs de polo fréquentés par l’élite de la mégapole africaine. En coulisses, elle a suivi les écuyers payés 90 dollars par mois pour entretenir les chevaux. Beaucoup vivent sur place à proximité des loges VIP où l’on sert du Veuve Cliquot les jours de match.

A Victoria Island, en plus de l’air saturé de pollution, de la chaleur étouffante et des embouteillages interminables, fleurissent les hôtels cinq étoiles avec conférences à tous les étages, hommes d’affaires à quatre épingles, piscine, salle de gym et cocktails à 15 euros. Les photographes invités par le festival sont hébergés dans l’un de ces palaces africains. En guest star cette année, Lagos accueillait le Britannique Martin Parr. Le photographe de Magnum n’expose pas ses photos mais il a offert ses services au cours d’une lecture de portfolios la semaine passée.

Depuis quarante ans, le photographe ausculte les petits travers de nos sociétés avec un œil implacable. C’est dangereux de laisser Martin Parr en liberté dans un hôtel fréquenté par les hommes les plus influents du pays. Partout, cette grande perche promène sa longue silhouette sans jamais attirer l’attention. Martin Parr c’est monsieur tout le monde en plus transparent. L’air tellement inoffensif derrière ses lunettes rondes.

A quelques mètres de lui ce jour-là dans le hall de l’hôtel Eko, cinq femmes en boubous sont en grande conversation, des sacs à main de luxe posés sur les genoux. Martin Parr s’arrête, scrute ses proies. Il fait quelques pas, s’assoit sur un fauteuil de cuir. De son sac quelconque il sort un appareil quelconque surmonté d’un flash pas du tout quelconque, puis déclenche. A aucun moment il ne s’est pressé. Personne ne l’a vu, ni lui, ni son flash de vingt centimètres. Martin Parr aimerait bien travailler sur le Nigéria lui aussi.

Mathilde Boussion (à Lagos)



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